13ème mot doux d’Hermine. Nietzsche louant la polonitude. Proust et Rostand exaltant Chopin.

Chers internautes, saviez-vous que l’illustre philosophe allemand Friedrich NIETZSCHE s’inventait des origines polonaises ? Le fait est confirmé par plusieurs lettres par lui écrites dans lesquelles il déclare qu’il est persuadé d’avoir des ancêtres polonais… aristocrates naturellement. Et il insiste sur cette idée.

La preuve, écrivait-il, c’est que lorsqu’il se promenait dans les rues de Turin, les Italiens le prenaient pour un Polonais. L’autre preuve, c’est qu’il se sentait depuis toujours un trublion, un rebelle, tel ces « Sarmates » tenant tête à chacun pour imposer leurs convictions, ceux-là même qui avaient inventé le « Liberum veto », ce règlement institué par et en faveur des aristocrates, principalement de ces puissantes familles de magnats. Ce « Liberum veto » prévoyait que tout noble qui s’opposait à une loi, avait le pouvoir, même s’il en était le seul opposant, d’empêcher cette loi de s’appliquer. Nombreux furent ceux qui critiquèrent avec force cette mesure, la rendant responsable en grande partie des malheurs de la Pologne, accusant ces nobles trop puissants, au 18ème siècle, d’avoir rendu le pays ingérable, en dépit des efforts du roi Poniatowski, au point que la Pologne allait être rayée de la carte. Nietzsche ne l’entendait pas de cette oreille et, selon ses écrits, il apparaît comme un admirateur de ces aristocrates.

 

Il exprime à maintes reprises son admiration pour les Slaves, et particulièrement pour les Polonais et leur indépendance d’esprit, qu’il oppose à la discipline des Germaniques, et il va jusqu’à louer Chopin pour avoir débarrassé la musique de sa rigueur allemande.

Aussi, on peut se demander si les nazis savaient lire, eux qui avaient fait des préceptes philosophiques de Nietzsche leur porte-drapeau, ne doutant pas que son « Ubermensch » ne pouvait être qu’allemand. En réalité, le « Surhomme » de Nietzsche, d’après les mots même du philosophe, ne pouvait être que slave.

Bien, n’accordons pas trop d’importance à Nietzche, malgré l’idolâtrie dont il paraît être l’objet de la part de certains intellectuels à notre époque. Rappelons qu’il a fini dans un asile d’aliénés. Il avait en effet sombré dans la folie durant les dix dernières années de sa vie. C’était à n’en pas douter un esprit torturé, voué à l’autodestruction. Il se plaisait à provoquer, à détruire. Sa pensée la plus connue n’est-elle pas « Dieu est mort » ?

Il faut cependant reconnaître que s’il avait un point commun avec certains Polonais connus, c’est bien cette manie d’ironie destructrice, (que l’on trouve par exemple en abondance dans les écrits provocateurs de Gombrowicz).

Chers lecteurs, je trouve pour ma part ce nihilisme lassant et je préfère de beaucoup ceux qui ont construit et veillé à préserver l’âme de la Pologne en toute positivité, comme l’ont fait beaucoup de grands esprits polonais, tels les excellents écrivains Sienkiewicz, Zeromski et  Kraszewski et tant de merveilleux musiciens, dont Chopin et Paderewski.

 

Et puisque Nietzche évoquait Chopin, voilà un très beau poème écrit par le grand Marcel Proust en hommage à celui qui reste pour l’éternité le chantre de l’âme polonaise.

Je vous invite, grâce à cet hommage, à faire un tour non pas du côté de chez Swann, mais du côté de Chopin.

 

POEME à CHOPIN

Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots
Qu’un vol de papillons sans se poser traverse
Jouant sur la tristesse ou dansant sur les flots.
Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce,
Toujours tu fais courir entre chaque douleur
L’oubli vertigineux et doux de ton caprice
Comme les papillons volent de fleur en fleur,
De ton chagrin alors ta joie est la complice :
L’ardeur du tourbillon accroit la soif des pleurs.
De la lune et des eaux pâle et doux camarade,
Prince du désespoir ou grand seigneur trahi,
Tu t’exaltes encore, plus beau d’être pali,
Du soleil inondant ta chambre de malade
Qui pleure a lui sourire et souffre de le voir…
Sourire du regret et des larmes de l’Espoir !

 

Marcel Proust (1896)

Et, plus beau encore, ce poème que Chopin – identifié à la Pologne – a inspiré à Edmond Rostand en 1905. Rostand est célèbre pour ses drames « Cyrano de Bergerac » et « L’Aiglon ». Ces vers consacrés à la polonitude sont particulièrement émouvants. 

LE CŒUR

Hoch ! La Pologne est asservie,

Le vent pleure dans le sapin,

Si nous sommes à Varsovie,

C’est pour y jouer du Chopin !

Et joignant au propos le geste,

Le lieutenant s’est déganté

Devant un piano, qui reste

Au fond d’un château dévasté.

Sa botte écrase la pédale,

Et, dans un rire prussien :

« Montrons, dit-il, que le Vandale

Est assez bon musicien ! »

Mais qu’est ceci ? Ce virtuose

Qui dompta tant de pianos

Sent se dérober quelque chose

Sous ses longs doigts couverts d’anneaux.

Quand parmi la demi-ténèbre

Il ose y toucher sans remords,

La Marche n’est pas plus funèbre

Que si personne n’était mort

L’air, dont il semble qu’on défalque

Toute l’angoisse et tout le deuil,

Est comme un pompeux catafalque

Qui ne contient pas de cercueil.

Malgré tout l’art d’un pianiste

Décoré de la Croix de Fer,

La Ballade n’est pas plus triste

Que si personne n’eût souffert.

Les sons ne frissonnent plus comme

De bleus volubilis mouillés

« Est-ce le piano? dit l’homme

Ou si mes doigts se sont rouilles ? »

Il frappe, il s’applique, il se penche,

Essaie un Scherzo… Le Scherzo

Chante à peu près comme la branche

Après le départ de l’oiseau.

Tu ne veux pas laisser. Musique,

Du Caprice ou de la Douleur,

Les secrets du divin physique

Tomber sous les mains d’un voleur !

Ces cordes veulent d’autres plectres,

Il faut des doigts aimés des dieux

Pour faire se lever les spectres

De ces tombeaux mélodieux !

Il a beau frapper, il n’extorque

Aucun regret mazovien,

Aucun souvenir de Majorque

Aux préludes mêmes ! – D’où vient

Que le Ciel quitte la Sonate ?

D’où vient que la Valse n’a plus

Dans son onde une blonde natte

Comme une algue dans un reflux ?

Il frappe, il s’escrime, il besogne,

D’où vient qu’il joue avec ennui

Des Polonaises sans Pologne

Après des Nocturnes sans nuit ?

Sous l’exécution exacte,

L’Allemand sent qu’il n’atteint pas

Je ne sais quoi qui se rétracte :

« Le cœur… » murmure-t-il tout bas.

« Je ne veux plus » dit-il, et blême

Il plaque des accords nerveux.

« D’un Génie absent de lui-même !

Je veux le cœur, je veux, je veux

George Sand… La place Vendôme… »

Mais tous les accords qu’il plaqua

Restent vains. « Je veux le fantôme

De la comtesse Potocka ! »

« Le cœur, répète-t-il avide,

Où donc est le cœur, maintenant ?

Cette musique est vide ! »

Et c’est alors que : « Lieutenant »,

Dit un cuirassier qui s’arrête

Fixe, et levant son gant crispin:

« Les Russes ont, dans leur retraite,

Emporté le cœur de Chopin. »

« Ils l’ont emporté, dans son urne !

De l’église Sainte-Croix ».

– « Et du Prélude ! et du Nocturne ! »

Hurle l’autre ; il frappe. Ah ! je crois

Voir là-bas, cependant qu’il frappe

Et crie encore : « Je veux l’avoir ! »

Je crois voir le cœur qui s’échappe,

Le cœur qui s’enfuit ; je crois voir

Un cavalier de la légende

Emporter le cœur au galop,

Le steppe est long ; la lune est grande

Et court derrière le bouleau.

Le cavalier va, ventre à terre,

Cachant l’urne qu’il enleva

Sous sa belle peau de panthère

Qui griffe le vent sombre, il va !

Couché sur son cheval d’Ukraine,

Il bondit en criant : « Le cœur !

Le cœur ! Le cœur ! » et dans la plaine

Ce fuyard a l’air d’un vainqueur !

Car il sait que ce qu’il emporte

Ce n’est plus, loin de l’Allemand

Qui n’étreint là-bas qu’une morte,

Le cœur de Chopin seulement.

Mais romanesque, romantique,

Brûlant, c’est le Cœur intégral

De la Grande Pologne, antique,

Qu’il emporte dans ce Saint Grâl !

Ce qu’il emporte, ô Varsovie,

C’est le cœur du cœur polonais,

Ombre par des Ombres suivie…

Qui lancent en l’air leurs bonnets.

Hourrah ! Ce cavalier galope

Pour sauver le cœur qui, souvent,

Du vieux cœur ingrat de l’Europe

Fut le chaud bouclier vivant !

II sait, dans la nuit transparente

Qu’il emporte le cœur – hourrah !

Plein du sang couleur amarante,

D’où l’Aigle blanche renaîtra.

Le cœur naïf, le cœur sublime,

Esprit de danse et de danger,

Le cœur martyr qu’un triple Crime

Déchira sans le partager.

Le somptueux cœur de la Race,

Qui dans cette Urne est rouge encore

Comme il était dans la cuirasse

Où s’encastrait la Vierge d’Or !

Il emporte, à travers les balles,

Aidé par l’ombre et le hallier,

Béni par les pierres tombales,

Il emporte, ce cavalier,

La bonté slave et sa souffrance,

La chanson triste et son écho,

L’amour d’un Empereur de France,

Les larmes de Kosciuszko !

Quelques fois, sur les routes grises,

Il rencontre, dans ces galops fous,

Les grosses cloches des Églises

Qui fuient en troupeaux : « Rangez-vous!

Sœurs de bronze du Cœur sonore,

C’est le cœur dans l’urne d’argent ! »

– « Ah ! qu’il aille plus vite encore ! »

Disent-elles en se rangeant !

« Lui sauvé, nos retours sont proches,

Il chantera ! Nous chanterons !

À bientôt, cœur ! »-« À bientôt, Cloches! »

Et, donnant des deux éperons,

Le fantôme équestre s’envole ;

Le vent le boit comme un duvet;

Le clair de lune l’auréole,

Il vole connue s’il avait

Ces deux grandes ailes étranges

Faites en plumes d’aigle, qui

Donnaient des allures d’archanges,

Aux guerriers de Sobieski !

Il traverse un fleuve à la nage,

En ressort en criant : « Le cœur ! »

Disparaît dans un creux sauvage,

Réapparaît sur une hauteur.

Et parfois, cabrant sa monture,

Comme un roi sur un piédestal

Se penche, écarte la fourrure,

Colle son oreille au métal,

Et dans l’urne que fait reluire

La lune, un instant, sous son bras,

Écoute avec un fier sourire,

Battre le Cœur qui ne meurt pas.

[17 Octobre 1915. écrit par Edmond ROSTAND]

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