10ème mot doux d’Hermine – Duo de choc pour sauver la Pologne

Au début du 19ème siècle, alors que la Pologne était rayée de la carte, partagée entre la Russie, l’Allemagne et l’Autriche, innombrables furent les tentatives de la part de vaillants patriotes, pour faire ressusciter leur pays, par divers moyens, dont plusieurs insurrections.

Emigrés à Paris, au moment de la sanglante insurrection de 1830, c’est un duo d’artistes incomparables qui va perpétuer l’esprit et le génie de la Pologne en Occident : le musicien Chopin et le poète Adam Mickiewicz.

Chopin faisait renaître son pays natal dans ses mazurkas et ses polonaises. Mickiewicz faisait connaître sa patrie par ses poèmes épiques, et en même temps il s’activait énergiquement pour mobiliser un peu partout les soutiens à la cause polonaise. Il est d’ailleurs mort (du choléra) en 1855 à Istanbul, où il s’est rendu lors de la guerre de Crimée, voulant se rendre utile par tous moyens à la libération de la Pologne du joug russe.

L’heure n’avait pas encore sonné de cette libération effective, il fallut attendre encore quelques décennies, jusqu’à 1918, le moment propice, lorsque la terrible guerre mondiale eut bouleversé l’ordre de l’Europe Centrale.

C’est, au début du 20ème siècle, un autre duo de choc (encore des artistes) qui va œuvrer à la résurrection de la Pologne et, (en parallèle avec l’intrépide et incontournable maréchal Pilsudski tout de même), vont avoir un grand poids pour le résultat tant attendu.

Deux artistes mondialement connus, patriotes sans faille : Le flamboyant pianiste-concertiste Ignacy Paderewski et l’écrivain Henryk Sienkiewicz, prix Nobel de littérature. L’un comme l’autre eurent un rôle primordial dans le processus de résurrection de l’Etat polonais.

  • Paderewski, magnifique pianiste, avait, dès son jeune âge, fait la conquête du public aux quatre coins de la planète, lors de concerts où les auditeurs – et particulièrement les auditrices – étaient en délire, tant en raison de son physique avantageux que de sa puissante interprétation. Tout ce succès, il l’a employé pour la cause de la Pologne, ne se lassant pas de sensibiliser, dans tous les pays où il jouait, les anonymes comme les plus hautes personnalités, à ce point essentiel pour lui.

On sait qu’avant la fin de la guerre de 14-18, il est allé trouver le président des USA, Woodrow Wilson, pour lui démontrer l’importance de faire renaître la Pologne. Grâce à cette précieuse intervention, le président américain a pris soin de stipuler que l’acte d’armistice de la guerre devra mentionner l’indépendance totale de la Pologne. Magnifique résultat.

Paderewski, après la guerre, adulé de ses compatriotes, a accepté brièvement un rôle politique au sein de la nouvelle nation polonaise. Cependant, il reprit vite sa vocation de pianiste-concertiste, où il excellait, assurant d’inoubliables concerts jusqu’à sa mort en 1941, à l’âge de 81 ans. (Hélas, il n’était plus là en 1945 pour empêcher l’odieux accord de Yalta, il manquait quelqu’un de sa trempe pour arrêter ce traité ignoble qui a privé à nouveau la Pologne de son indépendance pendant encore un demi-siècle, (jusqu’à ce qu’à nouveau un duo, le Pape polonais Jean-Paul II et le leader syndicaliste Lech Walesa parvienne, à force de persévérance, à délivrer les pays de l’Est du joug russo-communiste en 1989).

  • Le second personnage, collaborant efficacement avec Paderewski, le romancier Henryk Sienkiewicz, bien que mort à la fin 1916, a œuvré tout autant à la résurrection de la Pologne.

Les deux hommes se connaissaient bien. Durant la première guerre mondiale, ils s’étaient retirés, non loin l’un de l’autre, en bordure du lac de Genève, Paderewski à Morges, Sienkiewicz à Vevey.

Tous les deux se dévouaient à des organismes caritatifs principalement en faveur de leur pays natal, accueillaient chez eux de nombreux compatriotes et alertaient le monde concernant la cause polonaise.

Sienkiewicz avait obtenu le prix Nobel avec son roman historique « Quo Vadis » qui lui avait valu une renommée mondiale. Auparavant, il avait écrit un formidable roman héroïque « Ogniem i mieczem » (Par le fer et par le feu), se rapportant aux grands moments de l’histoire polonaise.

Ce roman réaliste retraçait les combats, au 17ème siècle, durant lequel l’immense royaume de Pologne-Lituanie, avait eu à se défendre contre les terribles invasions cosaques, tatares et suédoises.

Ce long récit, écrit magnifiquement, avait pour but de redonner confiance aux Polonais dans cette période où leur pays n’existait plus. Le peuple polonais, ému par cette oeuvre (qui comporte trois volumes : Par le fer et par le feu » , « Le Déluge » relatant l’invasion suédoise, et « Messire Wolodowski »), a voulu lui offrir en guise de reconnaissance, le domaine d’Oblengorek, un charmant coin près de Kielce, où se dresse encore son manoir.

C’était bien mérité. Voici les dernières lignes de l’auteur concluant son œuvre :

«  ICI FINIT CETTE TRILOGIE ECRITE EN UN LABEUR OPINIATRE ET NON SANS ANGOISSE POUR LE RECONFORT DES CŒURS ».

Je viens de lire cette trilogie fameuse. Je puis vous assurer que la petite Hermine que je suis est tombée en admiration devant la magie de cette écriture. Ces trois volumes sont remplis de récits de combats, mais jamais on ne s’en lasse, chaque lutte est décrite de façon différente de la précédente, et néanmoins toujours avec la même concision et la même magnificence. On lit ce pavé sans pouvoir s’arrêter, d’autant plus que Sienkiewicz, (comme dans son « Quo Vadis ») a ajouté, en filigrane, tout au long du récit, quelques histoires d’amour infiniment romantiques entre ces intrépides hussards polonais et de belles et douces princesses. Quelques autres personnages, tels le Cosaque Bogun, par leur dualité, sont fascinants. Tout comme le héros Wolodowski, chevalier de petite taille, précise l’auteur, mais ô combien grand par la valeur !

Et pour corser le tout, il y a Zagloba, le fameux Zagloba qui reste une référence pour tout Polonais. C’est un personnage irrésistible, guerrier toute sa vie au service du roi de Pologne, et bon vivant, plaisantin invétéré.

Après avoir lu cette œuvre gigantesque, le lecteur saura tout sur ce monde exotique qui était celui d’une partie de la Pologne, le pays alors s’étendant « entre les deux mers », la mer Baltique et la mer noire, englobant partiellement le territoire de l’Ukraine, où les hussards polonais (ailés) devaient combattre des Cosaques – dont les mœurs n’étaient pas spécialement douces – et plus terribles encore – les Tatares de Crimée. (Certains passages relatant le supplice du pal qu’ils pratiquaient sur leurs prisonniers, et le sort des femmes capturées par les Tatares, sont saisissants).

Après ce récit, on sait tout des Cosaques Zaporogues et des Cosaques « réguliers » (qu’on ne confond plus), sur leurs chefs, les atamans, sur les khan et les mirzas tatares, et, du côté polonais, sur les hussards, les hetmans, les castellans, les starostes, les palatins et voïvodes, enfin tout cet univers quasi-ésotérique de la « Vieille-Pologne », désigné en même temps par les termes « La République » (Rzeczpopolita) et « royaume de Pologne-Lituanie ».

On suit les élections du roi Jan-Casimir, et pour finir la trilogie, apparaît le hetman invincible, vainqueur sur les armées Turques, et qui deviendra à son tour roi de Pologne, Jan Sobieski, acclamé dans toute l’Europe de la chrétienté pour avoir arrêté, devant Vienne, le péril islamique.

Quel voyage fabuleux dans le temps !

Tenez, je ne peux résister à l’envie de vous livrer quelques extraits de cette trilogie pour vous mettre l’eau à la bouche, chers lecteurs.

Extrait du chapitre XIV du tome « Le Déluge » :

«  Nul chroniqueur d’épopées n’a encore énuméré les batailles que l’armée, la noblesse et la République livraient alors à l’envahisseur. On combattait dans les bois, dans les villes ; on combattait dans la Prusse Royale, la Prusse Ducale, en Mazovie, en Grande-Pologne, en Petite Pologne, en Ruthénie, en Lithuanie, en Samogitie, on combattait sans trêve ni repos, et le jour et la nuit.

Chaque motte de terre avait été abreuvée de sang. Les noms des guerriers, les hauts faits, les grands sacrifices étaient perdus pour l’avenir ; mais, sous la puissance de ces efforts, l’ennemi avait plié. Le roi de Suède, le premier, se découragea et partit pour guerroyer en Danemark. Peu à peu le calme se rétablissait dans les plaines de la Pologne. Les villages et les villes se relevaient de leurs ruines , la population pacifique quittait les bois ; les charrues traçaient leurs sillons par des champs riches d’un engrais humain… ».

Autre extrait Chapitre IV : Paroles du magnat Lubomirski :

« La République restera toujours libre d’exprimer sa volonté par ses suffrages : sur cette base repose notre antique édifice social… Le bien public nous ordonne de fouler nos droits et nos titres à nos pieds et, bien que je m’estime digne d’occuper le premier rang, je me soumets dès ce jour à Czarniecki et ne demande qu’une grâce au Dieu des armées : Puisse notre chef nous conduire à la victoire !

  • Patrice romain ! père de la patrie ! s’écria Zagloba. »

 

Extraits du tome III « Messire Wolodowski » :

« Lorsque furent sèches les prairies et que l’herbe y fut plus abondante, le khan se mit en marche avec cinquante mille hommes des hordes de Crimée et d’Astrakhan, pour aller au secours des Cosaques révoltés. Il s’agissait, cette fois, non plus d’une guerre ayant le pillage pour but, mais d’une guerre sainte d’où résultât l’anéantissement du Lechistan et de la chrétienté. »

« Route monotone, à travers le steppe interminable. La neige, durcie par les rudes gelées, offrait une nappe unie au glissement des traîneaux… Les Tatars n’avaient guère coutume de s’aventurer par le steppe en une saison où chevaux et bétail n’auraient eu que de la neige à manger. »

Et pour terminer, un extrait de « Messire Wolodowski » se rapportant à l’héroïne Basia, véritable amazone intrépide, qui ne craint aucun danger, inconscience des risques que sa beauté lui occasionne, notamment de l’amour terrifiant que lui voue le cruel chef tatare Azïa qui l’agresse en pleine steppe où la téméraire jeune femme s’est lancée à cheval:

« La respiration du Tatar sifflait entre ses dents. D’un bras irrésistible, il désarçonna la jeune femme et la posa sur sa propre selle, et ses lèvres anhélantes voulurent happer les lèvres adverses. Elle ne poussa pas un cri mais banda ses forces avec une énergie décuplée ; Ils luttèrent. Les doigts de la jeune femme, qui instinctivement cherchaient une arme sur l’agresseur, se meurtrirent à un pistolet. Elle le dégagea du ceinturon. Rapide comme la foudre, elle lui asséna entre les yeux un coup de crosse si rude que le Tatar tomba de cheval, l’entraînant dans sa chute. D’un bond elle se releva, d’un autre bond fut en selle, et son cheval s’élança dans le steppe désertique, à travers le brouillard qui se referma entre son galop et les rives funestes du Dniestr. »

Si cela vous a convaincus, n’hésitez pas à vous procurer la trilogie « Ogniem i mieczem », en français ou en polonais, soit par Internet , soit à la Librairie polonaise de Paris, ou à la librairie Gibert-Joseph bd Saint-Michel à Paris ! (Ou bien demandez à votre proche ce cadeau pour votre anniversaire – comme moi qui ai eu le plaisir de me le voir offrir sous le sapin de Noël)

L’évocation de cet écrivain hors du commun ne serait pas complet sans ajouter cet appel qu’il avait lancé au début de la Première Guerre Mondiale pour mobiliser, en duo avec Paderewski, les pays étrangers à la cause de l’indépendance polonaise.

APPEL AUX PEUPLES CIVILISÉS de Henri Sienkiewicz

Dans une guerre effroyable et une misère atroce, les démons de mort et de destruction se disputent aujourd’hui l’empire du monde ; des millions de soldats périssent sur les champs de bataille, des milliers d’êtres désarmés succombent au froid et à la faim. Deux pays surtout ont été victimes des luttes sanglantes : ces pays, jadis florissants, ne sont plus que des déserts ; c’est la Pologne et c’est la Belgique. Les secours prodigués aux Belges ont honoré l’humanité. Ma patrie malheureuse les réclame à son tour.

Notre territoire, sept fois plus vaste que celui de l’héroïque petit peuple, a été foulé et ravagé par d’innombrables armées. Le glaive en a fait jaillir le sang qui appelle la justice divine.

Nos enfants, forcés de combattre dans les rangs de trois armées ennemies, se ruent les uns contre les autres dans d’affreuses luttes fratricides

Le feu a anéanti nos bourgs et nos villages des bords du Niémen au sommet des Carpates ; sur toute l’étendue de nos plaines immenses et désolées, nous voyons apparaître le spectre de la famine ; tout travail a cessé ; l’ouvrier chôme, il n’y a plus d’usines en Pologne ; le laboureur voit sa charrue se couvrir de rouille, il n’y a plus ni grains ni bétail ; le marchand, faute d’acheteurs, voit son commerce ruiné ; les foyers sont éteints, les épidémies sévissent ; femmes et vieillards n’ont plus d’abri contre les rigueurs de l’hiver ; les enfants tendent leurs bras décharnés pour demander du pain à leurs mères ; mais les mères polonaises n’ont rien à leur donner, rien, que des larmes. Le nombre de ces malheureux, entendez-moi bien, peuples chrétiens, se chiffre par milliers !

La Pologne, ma patrie, n’a-t-elle donc pas droit à votre secours ?

Puissent les mères polonaises répondre à leurs enfants affamés autrement que par les larmes ; puisse le peuple polonais survivre dans la plénitude de ses forces à l’heure de cette suprême épreuve et attendre, l’espoir au cœur, l’aube prochaine de la résurrection!

Hélas, force est de constater que Paderewski, comme Sienkiewicz, comme Mickiewicz, ces immenses Polonais, sont tombés dans l’oubli en France. Qui les connaît ?

Laissons le dernier mot au célèbre compositeur français Gabriel Fauré : « Paderewski est l’un des plus grands artistes, l’un des personnages les plus magnifiques et l’un des plus nobles coeurs de notre temps ». 

 

Chers lecteurs, il est incroyable que nous ayons laissé sombrer dans l’oubli total un tel personnage ! Des personnages exceptionnels polonais, il y en eut beaucoup – Sienkiewicz, Mickiewicz, Kosciuszko, Wojtyla, Wajda, Matejko, Norwid, etc… que PERSONNE, dans les rues de France et de Navarre ne connaît plus – mais ce merveilleux Paderewski, tout de même… Les Polonais ou descendants de Polonais contemporains semblent maintenant incapables de perpétuer la moindre renommée concernant ces personnages qui savaient si bien, de leur vivant, donner au peuple polonais un prestige mondial.

 

Alors, parlez d’eux à toute occasion et bonne lecture, chers internautes ! A toutes fins utiles je vous signale qu’il y a un charmant musée Paderewski en Suisse, à Morges où le pianiste a vécu.

hermine

HERMINE

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Catégories : 9 - Les mots doux d'Hermine | 2 Commentaires

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2 réflexions sur “10ème mot doux d’Hermine – Duo de choc pour sauver la Pologne

  1. Tomczak

    Bonjour Madame.
    Est-ce que vous savez que La Turquie n’a jamais admis de partages de la Pologne?
    Cordialement
    Zofia

    • C’est vrai, la Turquie – ironie sympathique de l’histoire puisqu’elle aurait pu en vouloir à cet illustre représentant de la Pologne au 17ème siècle, le roi Jan Sobieski qui a vaincu les armées Turques envahissant à cette époque l’Europe – est devenue un siècle plus tard, le soutien le plus loyal de la Pologne dépecée honteusement par ses trois voisins, dépeçage que peu d’autres pays plus traditionnellement alliés oubliaient de dénoncer (au moins par les voies officielles) ! Il est amusant aussi d’apprendre que le roi Stanislas Leszczynski, lui aussi, bien que fait prisonnier par les Turcs lors de nombreuses batailles aux côtés du roi de Suède Charles XII, avait été traité par les Turcs avec les plus grands égards. Il en avait gardé un étrange intérêt pour la Culture et l’Art de vivre pittoresques des turcs, dont ses réalisations étaient imprégnées.
      HERMINE.

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