6ème mot doux d’Hermine – Roi des romanciers, romancier des rois

Chers lecteurs, cela faisait un bon bout de temps que je ne vous avais dédié de mot doux. Les hermines hivernent et moi, en l’occurrence, j’étais plongée jusqu’au cou dans la littérature.

Au sortir de cette longue période hors du temps, j’ai eu l’envie aujourd’hui de vous faire partager mon enthousiasme pour un auteur qui m’a fait passer de bien agréables heures de lecture.

Bien sûr, la littérature polonaise possède maints joyaux qui l’ont fait rayonner. Il y a évidemment les deux auteurs les plus prestigieux et sacrés, Sienkiewicz le Prix Nobel, et puis l’ardent poète-patriote romantique Mickiewicz. Cependant, permettez-moi de préférer entre tous un romancier si exceptionnel, si prolifique également, que l’on se demande comment il a pu tomber dans l’oubli :
Jozef KRASZEWSKI.

Une rapide présentation de cet écrivain du dix-neuvième siècle figure déjà sur ce site dans une rubrique spécifique regroupant les principaux écrivains polonais, avec, notamment un petit extrait de son œuvre la plus connue, le roman plein d’humour et d’aventures « SYN MARNOTRAWNY » (Le fils prodigue) qui lui avait valu à son époque une renommée bien méritée.

Cependant, j’étais loin d’avoir fait le tour des multiples facettes de son talent. Car ce romancier a publié des centaines d’ouvrages. Une autre petite hermine m’en ayant prêté quelques-uns, j’ai fait connaissance ainsi avec Kraszewski l’historien-romancier. Et son talent dans ce genre n’est pas moindre que dans ses œuvres plus humoristiques.

Il a écrit des ouvrages passionnants sur différents rois de Pologne. Celui que je viens de terminer – qui a pour titre « Krol Chlopow » (le roi des paysans) est consacré à Kazimierz Wielki (Casimir-le-Grand), souverain de la lignée des Piast, ayant régné au quatorzième siècle. Kraszewski nous fait revivre par cette œuvre détaillée les évènements survenus durant le Moyen-Age dans le pays, ainsi que la manière de vivre dans la capitale d’alors, Cracovie. Cependant, c’est tout autant à l’homme que Kraszewski s’est intéressé, faisant découvrir au lecteur les états d’âme, les amours et coups de cœur de ce roi qui, à côté de grandes qualités, montrait aussi certaines faiblesses que le romancier ne cache pas.

L’action de Casimir-le-Grand en tant que souverain a été quasi-unanimement reconnue, il a su consolider les territoires de la Pologne devenue très étendue grâce à ses vaillants ancêtres Piast, garder d’excellents rapports avec ses voisins d’Europe Centrale, notamment tchèques et hongrois (le trio très soudé de Viszegrad). Il a eu à cœur de bâtir sans relâche (ayant trouvé, disait-il la Pologne édifiée de bois, il la voulait en pierre quand il la quitterait), de rendre Cracovie somptueuse et prestigieuse (en y fondant même une Académie qui sera la base de l’Université), de s’intéresser au sort des gens du peuple (d’où le titre du livre, Kazimierz passant beaucoup de temps à discuter partout sur son passage avec les plus humbles paysans), enfin, il a eu à cœur de donner aux minorités juives les mêmes droits et protections qu’aux catholiques (le quartier juif de Cracovie porte son nom en mémoire de son action). Cependant, s’il a porté, entre bien d’autres, un amour particulier à une jeune Juive, Esther, ses relations avec les femmes ont été fantasques et instables et il n’a pu, à son grand désespoir, assurer d’héritier mâle à la couronne de Pologne. Après sa mort, c’est à son neveu, roi de Hongrie, qu’elle reviendra temporairement, mettant fin à la lignée vénérée des Piast.

Il apparaît, en fait, que Casimir a eu des fils, mais avec des compagnes illégitimes (parmi lesquelles Esther), mais aucun avec ses épouses légitimes –qu’il a eu la fâcheuse manie de délaisser d’ailleurs bien vite.

Voici deux courts extraits de l’ouvrage, l’un évoquant le souci du roi Kazimierz de construire sans relâche dans tout le pays, le second extrait étant une phrase prononcée par l’un de ses meilleurs amis regrettant ces jugements sévères dont le roi est toujours l’objet quoi qu’il fasse.

Kazmirz mial na sercu dzwignienie miast i zamkow. Kazda^podroz jego pokraju, kazda wycieczka wywolywala nowe rozkazy, gdzie grod mial stanac i sciany potezne. Miesl ta zostawienia po sobie kamiennych grodow, ktore by wiekow jego imie powtarzaly, tak go teraz zajmowala goraco.

 

Casimir avait à coeur de faire édifier des villes et des châteaux. Chacun de ses voyages, chaque escapade le poussaient à décider où devraient se bâtir un village et des forteresses. Il était habité par la pensée ardente de laisser derrière lui des constructions de pierre qui feraient résonner son nom au cours des siècles.

 

-«  W Krakowie ,kazda zabawa krolewska zaraz za zbrodnie jest gloszona. Podoba mu sie gladka twarz ,wypominaja mu opuszczona krolowe ; zabawi sie rozmowa z kmieciem, krzycza, ze to krol dla chlopow. »

 

-«  A Cracovie, chaque divertissement royal se répand aussitôt comme étant une exaction. Qu’un frais visage vienne à lui plaire, alors on lui rappelle la reine délaissée. Qu’il se plaise à discuter avec un manant, on crie que c’est le roi des paysans. »

Vous l’aurez compris, l’auteur, Kraszewski, en a fait un portrait profondément humain.

Il en est de même concernant un autre monarque, Wladyslaw IV, à qui il a consacré l’ouvrage intitulé « Na krolewskim dworze », loin, lui aussi d’être un panégyrique. Ce roi a régné bien plus tard, trois siècles après Kazimierz, au dix-septième siècle. Il a eu une épouse française, Marie-Ludovique de Gonzague. Wladyslaw IV n’a pas eu de chance, pas plus que son frère qui lui a succédé, Jean-Casimir (ne pas confondre avec le précédent Casimir du Moyen-Age dont nous parlions !). La Pologne du 17ème siècle était devenue extrêmement fragilisée par des attaques de toutes parts. Si les chevaliers teutoniques, au Nord, avaient été neutralisés déjà par les Jagellon, bien d’autres ennemis étaient apparus, et notamment la déferlante des Suédois (surnommée « Le Déluge »), détruisant, anéantissant les villages et villes polonais, ne laissant que ruines sur leur passage jusque dans le sud du pays.

Jean-Casimir, ayant abdiqué, parti à Paris, finira comme abbé de Saint-Germain-des-Prés où il est enterré. (heureusement, il a pris soin de remettre la Pologne entre les mains d’un vaillant guerrier, Sobieski, qui deviendra roi à son tour et saura, quant à lui, repousser magistralement les invasions turques et assurer à la Pologne encore une période de grandeur).

Hormis ces fresques historiques, Kraszewski a montré son talent dans un tout autre genre : la satyre socio-psychologique. L’ouvrage que j’ai lu récemment porte le titre de « Dzieci wieku » (Les enfants du siècle). On y retrouve le sens de l’humour que Kraszewski avait montré tout au long de son « Fils prodigue ». L’intrigue des « Enfants du siècle », se passe à l’époque de Kraszewski, c’est-à-dire au 19ème siècle. (mais il pourrait tout aussi bien se passer en 2015 tant la satyre sociale est toujours d’actualité !) On s’amuse des exigences, des caprices constants des deux adolescents d’une famille bourgeoise vivant dans une petite ville de Pologne. Ils se plaignent de tout, abusant de l’adoration inconditionnelle de leur mère à leur égard et rendant chèvre leur pauvre père, un pharmacien qui ne sait que faire pour échapper à leurs reproches sans fin. La jeune fille de la famille, aussitôt rejointe et soutenue par son frère, reproche avant tout à leur père de les laisser moisir dans leur trou de province, où elle se meurt d’ennui, ce qui donne lieu à des dialogues savoureux…

En voici un petit échantillon, où la fille de la maison se déchaîne contre son père coupable de la faire moisir loin de la vie divertissante qu’elle est en droit d’attendre :

«  – Nas dwoje – odparla Idalia, ja i brat, usychamy, trawiac najpiekniejsze nasze lata w tej dziurze, to nie do zniesienia. To gorzej niz smierc, dosv tego !

  • Dzieci biedne maja racja, szepnela matka – ja ci to niemal co dzien powiarzam. Te nieszczesliwe dzieci…
  • A ja ! tom szczesliwy, myslicie ! krzyknial aptekarz.

 

– Nous deux, répliqua Idalia, moi et mon frère, nous nous asséchons, gâchant nos plus belles années dans ce trou, ce n’est pas supportable. C’est pire que la mort, cela suffit !

– Les pauvres enfants ont raison, murmura la mère – je te l’ai répété chaque jour. Ces malheureux enfants..

– Et moi ! Je suis heureux, vous croyez ! s’écria le pharmacien.

Autre facette de son talent de narrateur : Une nouvelle intitulée « Urana ». Récit d’une jeune paysanne éperdument amoureuse de son maître et seigneur, pour lequel elle abandonnera tout et qui ne se souciera aucunement d’elle. Histoire banale ? Peut-être mais magnifiquement contée, avec un naturel émouvant. Kraszewski nous rappelle, sans avoir l’air d’y toucher, l’immense injustice sociale qui régnait en Pologne encore au dix-neuvième siècle. Le jeune homme est un « Pan », il a tous les droits, ne ressent aucun remords lorsque la pauvre Urana, ayant tout perdu pour lui, se suicidera. Après tout, lui, il ne lui a rien demandé, pourquoi n’est-elle pas restée simplement à la place que sa naissance lui avait assignée ?

Ce récit, si naturel, ne comporte aucun misérabilisme, aucun jugement.

Kraszewski, ce n’est pas du tout Zola.

D’ailleurs, s’il fallait comparer Kraszewski à un écrivain français illustre, c’est à Balzac. Par la richesse des détails tout au long de ses récits, la justesse des observations, par la production prolifique de ses œuvres, par le fait qu’il a écrit lui aussi une véritable « Comédie humaine », témoin de son époque et de l’Histoire.

Balzac, avec son œuvre immense, est connu dans le monde entier, à juste titre.

Qui connaît un certain Jozef Kraszewski ?

HERMINE

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