Légendes de Gdansk

L’amour trahi de la RUSALKA.

Dans les environs de Gdansk, dans cette région de Cachoubie où abondent les lacs post-glaciaires, se trouve un petit lac charmant entouré de joncs et roseaux.

Il y a bien des siècles vivait sur ses rives un jeune et beau chevalier. Il s’appelait Otomin…

Il vivait seul dans un vieux manoir, toute sa famille était morte et le chevalier n’avait trouvé personne qui veuille partager sa vie solitaire dans un endroit si retiré.
Le chevalier ne se plaignait cependant aucunement de son sort. La nature resplendissante compensait la solitude.

Il trouvait que rien n’égalait en splendeur ce coin de nature sauvage où il vivait. Chaque jour, il admirait les eaux sombres du lac où se miraient arbres et plantes.

Otomin restait assis au bord du lac sur un tronc d’arbre et ne rentrait qu’après avoir longuement contemplé le spectacle du coucher de soleil empourprant les eaux avant que tout ne sombre dans l’obscurité.

Un soir d’été, Otomin, rêveur, s’était attardé jusqu’à la nuit. Un léger vent plissait les eaux du lac. Soudain le chevalier remarqua que l’eau commençait à s’agiter avec plus de force et il vit apparaître dans un tourbillon une merveilleuse jeune femme.

Otomin pensa d’abord que c’était un rêve ou une vision. La femme avait un visage d’ange. Ses longes cheveux mouillés recouvraient ses épaules. Elle lui souriait tendrement. Il en tomba éperdument amoureux dès le premier regard.

La nymphe – car c’était une de ces nymphes de l’eau qu’on appelle dans cette contrée une « Rusalka » – s’appelait Odmina ; elle lui offrit son amour et partagea la vie du chevalier. Il se sentait le plus heureux des hommes.
La Rusalka comblait tous ses vœux, lui apportait chaque jour les plus savoureux poissons pêchés dans le lac, des crustacés, lui faisait découvrir des grottes qu’il n’avait jamais remarquées auparavant ; elle l’allongeait sur un tapis d’ambre délicat et tandis qu’il s’assoupissait, elle lui jouait sur sa lyre des morceaux enchanteurs.
Cependant, quelques semaines plus tard, un messager vint annoncer à Otomin qu’il était appelé par le Prince de la région qui désirait, disait-il, l’envoyer en mission auprès du Roi lui-même.

Cet honneur ne ravit point Otomin qui ne souhaitait pas se séparer d’Odmina.

Mais il ne pouvait pas refuser au Prince.

Il fit donc ses adieux à Rusalka fort triste, lui assurant qu’il reviendrait très vite. Elle lui fit cadeau d’un heaume sur lequel était enroulé une couronne de nymphéas aussi frais que la rosée, en lui disant :


« – Porte-le toujours. Autant de temps que tu m’aimeras et que tu me resteras fidèle, ces fleurs resteront fraîches et dégageront le même parfum que si elles venaient d’être cueillies. Je te supplie seulement de ne jamais, à aucun prix, dévoiler de qui tu les as eues.

Ne dis jamais mon nom à quiconque. »

Otomin jura qu’il ne trahirait jamais ce secret et qu’il serait bientôt de retour pour vivre avec elle jusqu’à la fin de leurs jours dans le plus grand bonheur. Puis il sauta sur son cheval et s’éloigna.

Dès qu’il arriva devant le Prince, ce dernier remarqua son heaume couronné de fleurs odorantes et lui demanda d’où venait cette coiffe.

« – Ces fleurs poussent dans le lac au bord duquel se trouve mon manoir, répondit le chevalier.

–    Et malgré ce long voyage, les nymphéas ne sont pas fânées ? s’étonna le Prince. Qui donc t’a offert ce beau souvenir ? »
Otomin ne répondit rien. Les jours suivants, le Prince répèta sa question et, devant le mutisme obstiné d’Otomin, devint furieux.

« -Puisque tu refuses de répondre à ma question, je trouverai d’autres messagers pour la mission chez le Roi. Sors de ma vue et que je ne te rencontre plus jamais ! »

Otomin était consterné d’avoir ainsi courroucé son Prince. Il était jusqu’à présent un de ses dévoués sujets et perdre son estime lui était douloureux.
En sortant devant le palais, il rencontra la fille du Prince, qui avait entendu les motifs de discorde entre son père et Otomin. Cette demoiselle, fort belle, était courtisée par tous les chevaliers du pays. Elle les refusait tous.

Elle était renommée non seulement pour sa beauté mais aussi pour son grand orgueil.

Otomin fut donc surpris quand elle le prit par la main et le conduisit dans sa chambre.

Elle regardait avec attention le heaume couronné de fleurs, fascinée elle aussi par la fraîcheur des nymphéas.
Le chevalier, troublé, se laissa séduire par la princesse qui lui prodigua baisers et caresses et lui assura qu’il lui plaisait énormément. Profitant de ce moment de faiblesse, elle demanda à Otomin qui lui avait offert ces fleurs et lui, trop envoûté pour se méfier, le lui dit.

A peine avait-il prononcé le nom de la nymphe que les fleurs odorantes tombèrent du heaume, fânées en un instant, perdant leurs pétales et leur parfum.

Au même instant, au loin, très loin, près de Gdansk, dans un joli lac ourlé de joncs, l’eau bouillonna avec tant de violence que le bruit parvint jusqu’aux oreilles d’Otomin.

Il se souvint de sa promesse. Il pensa avec horreur qu’il venait de trahir la femme qu’il aimait plus que tout et qu’il l’avait trahie pour une princesse rusée qui avait endormi sa méfiance dans le seul but de découvrir son secret et le dévoiler à son père.

« -Pauvre de moi ! » s’écria-t-il en s’enfuyant. Il sauta sur son cheval et galopa à bride abattue jusqu’à son manoir. La demeure était vide. Aussitôt, il monta dans une barque pour atteindre le milieu du lac en appelant :

«  – Odmina, montre-toi, pardonne-moi. »

Mais les eaux tranquilles ne remuèrent même pas. Le chevalier vint chaque jour sur la rive, il restait assis regardant l’eau, mais il ne revit jamais le visage de sa bien-aimée naïade.

Les jours s’écoulèrent, les mois et les années. Otomin fit venir dans son château des moines, ne gardant pour se loger qu’une haute tour, d’où il pouvait voir tout le lac. En retour, les moines prenaient soin du chevalier devenu vieux.

Un jour, Otomin avait quitté sa tour et n’était pas revenu la nuit tombée. Les moines s’inquiètèrent et se mirent à sa recherche. Ils ne le trouvaient pas. Enfin, l’un d’eux vit des traces de pas qui le menèrent à l’endroit où, bien des années auparavant, le chevalier avait aperçu pour la première fois la rusalka.

Le corps d’otomin déjà froid était allongé derrière un rideau de joncs et de roseaux. Sur les lèvres du mort, un sourire apaisé et autour de sa tête une couronne de nymphéas.

Bien des siècles ont passé. Il ne reste presque rien du manoir en ruines. Peu de gens croient maintenant aux Rusalki. Il reste cependant le nom de la localité en Cachoubie, « Otomino », qui nous rappellera toujours cette histoire d’amour trahi.

Le petit pêcheur de Cachoubie

C’était la fin du Moyen-Age. Gdansk, cité prospère de la Baltique, devenue la rutilante ville de l’ambre, attirait des commerçants du monde entier.

Les demeures du centre de la Cité rivalisaient d’élégance et de richesse. Et parmi elles, l’une des plus remarquables était celle du bourgmestre, M. Ferber. Chez les Ferber, on était bourgmestre ou notable depuis des générations.
Un tout jeune homme, nommé Kryzan, venu de Puck, petite localité au bord de la Baltique, arrivait pour la première fois à Gdansk, étourdi par ce qu’il voyait.

Comble de surprises, il arrivait sans le savoir le jour où Gdansk attendait la visite du Roi, venu de Cracovie saluer ses sujets du Nord.

Toute la ville était en émoi, ornée d’étendards et de blasons multicolores.

Les rues étaient pleines de gens qui avaient revêtu leurs plus beaux habits pour la circonstance, particulièrement la rue Dluga qu’on nomme encore maintenant « la voie royale ».

Des habitants aux fenêtres agitaient des drapeaux.

Devant la maison d’Artus, Les échevins avaient préparé sur un coussin chatoyant, une immense clef de la ville qu’ils allaient remettre solennellement au Roi. Le bourgmestre, descendu de sa magnifique demeure, attendait lui aussi l’arrivée du carrosse royal.

Il n’y avait que le petit pêcheur cachoube qui ne paraissait pas partager la liesse générale.
Il portait un immense sac rempli de poissons vivants. Son père l’avait envoyé dans cette ville de Gdansk pour livrer dans la maison du bourgmestre des poissons frais que ce dernier avait commandés.

Le garçonnet encombré de cette charge, se heurtait à chaque pas aux habitants qui le réprimandaient sévèrement car ils craignaient que ce garçon si mal vêtu ne tâche leurs vêtements de cérémonie au passage.

Le garçon avait hâte d’arriver et de déposer son fardeau. Il demandait son chemin et s’acheminait laborieusement entre les rangées de gens qui guettaient impatiemment, sur la pointe des pieds, le passage du carrosse.

Enfin, il arrivait devant la somptueuse demeure des Ferber.  Aux étages de cette maison, comme à toutes les fenêtres, des femmes et des enfants se pressaient avec curiosité.

Soudain, un tout petit enfant, déjouant la surveillance de son entourage, se pencha à la fenêtre de l’étage le plus haut de la demeure du bourgmestre et… tomba dans le vide.
Ce fut un hurlement général dans la rue. C’était le dernier fils du bourgmestre, le petit Kostek qui avait aperçu son père dans la rue, s’était précipité pour le rejoindre. Il allait se fracasser en tombant.

La domestique qui l’avait laissé une seconde sans surveillance, s’arrachait les cheveux et, si on ne l’avait pas retenue, elle se serait jetée elle aussi dans le vide.

Le pêcheur qui était maintenant tout prêt ne perdit pas son sang-froid ; il jeta son sac à terre devant la façade de la maison ; les poissons se répandirent en un clin d’œil, formant un tapis épais, qui amortit grandement la chute du petit enfant.

La foule se précipita vers lui, il était indemne, grâce à Kryzian. La foule à présent ovationnait le jeune pêcheur, le portant en triomphe.
C’est à ce moment que le cortège royal apparut dans la rue bondée, la famille royale étonnée que les habitants de Gdansk fussent plus empressés autour d’un jeune garçon que pour accueillir leur Roi. Heureusement, le bourgmestre, pleurant de joie, raconta l’aventure au Roi et on récompensa généreusement le jeune pêcheur qui se souvint longtemps de sa visite dans la ville de Gdansk.
Si vous visitez un jour Gdansk, ne manquez pas de regarder dans la chapelle Saint-Baltazar – que l’on appelle aussi la Chapelle Ferber – qui se trouve dans l’immense église Notre-Dame. L’artiste qui a réalisé l’épitaphe à la famille Ferber n’a pas manqué de l’illustrer par une scène représentant un enfant en train de tomber d’une fenêtre…

Ferber, Cerbère à trois têtes

Le fils du bourgmestre Ferber, Kostek, qui avait été sauvé d’une chute par la fenêtre par le jeune pêcheur, devint un garçonnet sans souci, plein de santé.

Il apprenait dans la meilleure école tout ce qu’un fils de bourgeois de Gdansk doit savoir, écrire, compter, parler plusieurs langues étrangères, afin de devenir un habile commerçant.

Un jour, le vieux professeur de grec et de latin se mit à parler à ses élèves des dieux et des déesses de l’antiquité grecque, ainsi que des démons et de l’enfer, que l’on appelait Hades.

Il précisa que l’enfer était gardé par Cerber, le chien monstrueux à trois têtes.
L’un des élèves fit remarquer que sur le blason des Ferber figuraient également trois têtes.

Trois têtes de cochon précisément. De là à faire le rapprochement, il n’y avait qu’un pas, allégrement franchi par les camarades de classe du petit Kostek. Ils se mirent à marteler :
«  – Ferber a trois têtes comme Cerber! »
Kostek devint rouge d’indignation en entendant ses camarades se moquer ainsi du blason sacré de sa famille.

La famille Ferber ne faisait-elle pas partie des notables depuis des générations ? Son père était le bourgmestre de Gdansk, comme l’avait été son grand-père. La famille était respectée.

Et voilà que les garnements raillaient leur blason.

Revenu de l’école, il regarda attentivement les insignes qui figuraient sur leur noble demeure. Les trois têtes de porc étaient incontestablement là. Il en fut affligé pour la première fois de sa vie.
«  – Les autres ont des blasons comportant des lions, des griffons, des destriers, pensa-t-il amèrement. Et nous, nous avons des têtes de cochon ! »
Il monta dans sa chambre et s’enferma. Il était si désemparé qu’il regretta même de ne s’être pas écrasé au sol lorsqu’il était tombé de la fenêtre dans sa prime enfance et qu’il avait été sauvé par la présence d’esprit d’un jeune pêcheur cachoube.

Cependant, les servantes appelaient Kostek à descendre dans le salon.

Au début, il fit la sourde oreille mais quand il entendit que c’était son grand-père qui était venu leur rendre visite et qu’il l’attendait, le garçonnet oublia un instant sa contrariété et descendit en vitesse.

C’est que son grand-père, Pan Konstanty, était un personnage que Kostek adorait.

Il était si original, si plein d’humour. Ancien marchand, il avait mené une vie mouvementée, côtoyé des gens de toutes origines, s’était fait notamment beaucoup d’amis hollandais. Après tous ses voyages, il avait fait bâtir cette splendide demeure où ses descendants maintenant habitaient.

Lui-même s’était retiré dans une jolie propriété qu’il avait malicieusement appelée « Konstantinopol ».

Pan Konstanty s’aperçut très vite que quelque chose n’allait pas chez Kostek, bien que le garçonnet s’efforçait de paraître gai. Aussi, après le repas, il entraîna Kostek dans un petit salon où il aimait à prendre place dans un majestueux fauteuil sculpté, confortablement installé pour fumer sa vieille pipe hollandaise, et se mit à interroger le garçonnet.
« -Que t’arrive-t-il, Kostku ? Tu as quelques soucis scolaires ? »

–    Oui, grand-père. C’est-à-dire ce n’est pas moi vraiment, c’est notre blason. Mes copains rient en répètant : Ferber a trois têtes comme Cerber ».

–    Ainsi, ils se moquent de notre blason, dit d’un ton sévère Pan Konstanty.
Il réfléchit longuement puis demanda à Kostek :


«  – Est-ce que au moins ton père t’a expliqué à quoi correspondent les trois têtes de cochon figurant sur notre blason ? »

–    Non, grand-père, Il ne m’a rien dit. Il est toujours occupé, il ne me parle presque jamais. »

«  – Ah ! le voilà bien… Je dois donc te parler moi-même de tout cela. Ecoute-moi attentivement, et je te prédis que quand tu auras compris tout, au lieu d’avoir honte de notre blason, tu en seras très fier. »
Il s’enfonça très confortablement dans le grand fauteuil aux bras sculptées de têtes de lion et commença :
« -Il y a bien des années, notre Cité, qui était alors dirigée par mon propre grand-père, se retrouva en danger mortel. L’ennemi menaçait la ville et avait déjà envahi les murs d’enceinte, exigeant que les habitants de Gdansk se rendent sous leur autorité.


Il n’y avait aucune chance pour les habitants de pouvoir se défendre contre l’armée ennemie qui avait décidé, devant le refus de Gdansk de se rendre, d’affamer la population par un blocus général.

Toutes les cinq portes de Gdansk était constamment surveillées et aucun habitant ne pouvait en sortir pour chercher du secours et personne de l’extérieur n’aurait pu y entrer ni même s’en approcher.

Au bout de jours et de semaines, les vivres s’amenuisaient. L’hiver était venu, la vie devenait de plus en plus difficile. Il restait cependant encore trois cochons que mon grand-père le bourgmestre avait ordonné de garder intacts le plus longtemps possible.

Voyant à quel point chacun était affamé, il jugea le moment venu de tuer les trois animaux ; leur viande fut distribué aux habitants, et particulièrement aux enfants. Mon grand-père avait ordonné que les trois têtes des porcs soient soigneusement coupées.

Elles furent hissées en haut de piques comme si elles regardaient du haut des murailles les ennemis médusés. Puis elles furent jetées sur ces hommes en armes. Ceux-ci, interloqués,  s’interrogèrent sur ce qu’ils venaient de voir : Les habitants de Gdansk avaient donc encore l’esprit à de telles plaisanteries, apparemment ils avaient encore beaucoup de réserves, combien de temps allaient-il encore les narguer ? Ces ennemis étaient lassés d’attendre d’autant plus que l’hiver s’installait, de plus en plus insupportable, venant à bout de leur patience.

Après discussion, ils décidèrent de lever le siège.


Quand la ville de Gdansk se retrouva libérée, la population débordante de joie fit une ovation au bourgmestre, comprenant que sa sagesse avait grandement contribué à cet heureux dénouement. Mon grand-père cependant n’oublia la contribution des trois cochons et il souhaita, en souvenir de cette histoire, que figure sur le blason des Ferber trois têtes représentant ces braves animaux…


Voilà, Kostek, pourquoi notre blason est ainsi fait,   conclut le vieux Pan Konstantin.

Kostek avait écouté chaque parole avec la plus grande attention. Son visage était devenu serein.

Il vit que son grand-père s’était assoupi dans son fauteuil et il lui recouvrit tendrement les jambes d’une moelleuse couverture. Maintenant, il se sentait particulièrement fier du blason des Ferber. Et jamais plus il n’eut honte des trois têtes qui y figuraient, ce que voyant, ses camarades arrêtèrent vite de le taquiner.

Fête du Centenaire à Gdansk

Innombrables sont dans la vieille cité de Gdansk les monuments, statues, fontaines, grilles, tours et places qui lui donnent cet air de noblesse. Les artistes du passé ont sculpté et gravé dans la pierre, le métal et le bois des personnages, des anges et des dieux, des animaux, des oiseaux de fables, des faunes et des démons. Cependant, peu de gens savent qu’une fois tous les cent ans, la nuit de la Saint-Jean exactement, au clair de lune, tout ce monde immobile, pour quelques heures, se met à vivre.
Dès que l’horloge du beffroi a sonné les douze coups de minuit, Neptune dressé sur sa célèbre fontaine, commence à étirer lentement ses membres ankylosés. Puis il gesticule vers la droite, vers la gauche, fait des assouplissements, tel un homme qui se réveille d’un long et profond sommeil.

La nuit est encore fraîche et Neptune – comme chacun sait – ne porte rien sur lui. Il se met à éternuer, si bruyamment qu’on l’entend du haut de l’hôtel de ville.


« – A ta santé, Roi des mers ! »
s’écrie de la haut le roi Zygmunt, qui domine toute la Cité depuis qu’on l’a hissé tout en haut de la plus haute tour.

Neptune regarde autour de lui, tente de se draper dans sa barbe et lève les yeux vers le glorieux roi revêtu d’un manteau d’or. S’aidant de son trident d’acier, il saute par-dessus les grilles de sa fontaine et apparaît au plein milieu de la Place du Grand-Marché.

Il met sa main en porte-voix et crie à l’adresse de Zygmunt :


« –    Hey, Roi, grand Roi, descends vite de la tour,

Voici le centenaire, Gdansk est de nouveau à nous. »
Le roi Zygmunt ne se le fait pas répéter et, le temps de compter jusqu’à trois, il est déjà debout aux côtés de Neptune. Il recouvre les épaules de ce dernier de son manteau d’or pour qu’il ne souffre plus de la fraîcheur.

Voilà que déjà sont sortis du sommeil deux lions de pierre encadrant le blason de Gdansk sur le monumental portail d’accès à la ville.

Ils déposent précieusement l’insigne contre le mur et se mettent à bondir autour de Neptune et du roi Zygmunt et les accompagnent dans les ruelles de la ville, criant dans le silence de la nuit :


–    « Dépêchez-vous, gens sculptés, dieux de bronze et de pierre ,

Car la fête à la Maison d’Artus, ne durera que jusqu’à trois heures ! »
Et bientôt toutes ces figures commencent à remuer, grincer, chuchoter.

Ils quittent leur place, descendent de leur piédestal, de leur mur ou de leur fronton, de leur toit ou de leur grille. Ils ne craignent pas de tomber ; ils ont pour la plupart passé des siècles juchés si haut que l’espace ne leur fait pas peur et que le vertige leur est inconnu.

Ils se dirigent vers la Maison d’Artus et pénètrent dans cette somptueuse demeure.

Au milieu de la salle médiévale, ils admirent l’immense poêle de faïence, unique en Europe. Sur les murs ils retrouvent, à côté du grand tableau du « Jugement dernier » de Memling, des statues de faunes.

Et au fond de la salle, imposante,  une sculpture représente Saint-georges terrassant le dragon.
Ca y est, eux aussi se remettent à bouger, pleins de vie. Comme d’habitude, les dieux païens et les démons font du chahut, plaisantent, se taquinent et vont bientôt boire et manger sans mesure.
Saint-Georges retient son dragon de toutes ses forces au bout de sa lance en bois, afin d’empêcher le monstre de faire du mal à tout ce petit monde.

Tous l’applaudissent si fort que, sous le toit, les colombes se réveillent à leur tour en sursaut.
Des tambours approchent, une fanfare conduite par des chevreuils joue une musique joyeuse. C’est le signal que la fête commence pour de bon.

Des violons, des luths et des flûtes se joignent à eux.
Comme dans un conte de fées, les lourdes tables de chêne se recouvrent toutes seules de nappes chatoyantes sur lesquelles apparaissent des plats et des coupes dorées.

Un parfum d’ambroisie et de nectar se répand, mêlé à la senteur des carpes, des saumons et des homards. Les vins coulent à flots des énormes tonneaux.
Saint-Georges accueille la reine qu’il a jadis sauvée du dragon. Elle se met à danser avec le dieu Mercure qu’on reconnaît à ses petites ailes aux chevilles. Le roi Zygmunt tient compagnie à Minerve, déesse de la Sagesse.

La déesse Vénus a choisi quant à elle le dieu Mars, dieu de la Guerre qui vient de descendre pour l’occasion de la façade du grand Arsenal où il montait la garde.

On reconnaît aussi dans leur suite des empereurs romains et des philosophes grecs, des nymphes et des muses.

A présent le défilé des arrivants est si long qu’il se continue jusqu’à la Porte Verte.

Mercure cependant va rapidement vérifier si tous se sont réveillés pour participer à la célébration. Il ne manquait que la tortue ; elle arrive aussi vite qu’elle peut ; la musique s’arrête et Saint-Georges prend la parole :

« Puisque la destinée nous a tendrement unis à Gdansk,
nous rendrons cette Cité toujours plus glorieuse ;
Ne sommes-nous pas toujours debout, malgré le vent qui souffle,
Et cela grâce à la ville qui prend bien soin de nous ?
Ils ne sont plus là, les sculpteurs qui nous ont créés,
Mais leur souvenir ne disparaîtra pas.
Que chacun de nous, avec reconnaissance, lève sa coupe.
A la santé de ceux qui, ici, dirigent,
Comme autrefois, selon les anciennes coutumes,
Qu’ils vivent longtemps et ne commettent pas d’erreur.
A la santé de Gdansk et de tout le pays ! »

La fête devient de plus en plus joyeuse. Des comédiens, des acrobates, des gladiateurs et des athlètes montrent ce qu’ils savent faire.

Neptune a réussi à changer l’eau de sa fontaine en une wodka aux reflets dorés ; il entoure de son bras Zygmunt et il chante :

«  – Buvons, mes frères, car dans cette courte cuit,

De la fontaine jaillit de la wodka dorée. »
Ces chants assourdissants ont excité le dragon de Saint-Georges qui se met à cracher le feu. Il bondit et se dresse ; les convives sont terrifiés. Mais Saint-Georges les rassure.

Sa lance est toujours à portée de sa main et il assomme d’un grand coup à nouveau le monstre qui s’affaisse à ses pieds. Et chacun se remet à danser et festoyer.

Soudain, l’horloge du ratusz égrène trois coups. C’est fini. Un peu tristes, les convives sentent leur corps peser comme de la pierre, ils se font leurs adieux et doivent partir chacun de leur côté.

Rapidement, ils reprennent leur place sur les piliers, les murs, les portails ou les corniches ; ils ne bougent plus. Les plats t les coupes sur les tables en chêne de la Maison d’Artus ont disparu déjà.
Seule la pauvre tortue marche encore aussi vite qu’elle peut et n’arriverait pas à temps au bout de la Voie Royale si Mercure ne l’avait attrapée et remise bien vite à sa place.

En repassant devant la fontaine de Neptune, il s’aperçoit que le Dieu de la mer a oublié d’enlever le manteau doré du roi Zygmunt. Que vont penser demain les Gdanskais ? Quelle idées vont-ils avoir du sérieux de leurs bonnes vieilles statues ?

Ah ! heureusement qu’il est là, Mercure, avec ses petites ailes aux pieds. Il enlève prestement le manteau des épaules de Neptune et le jette à Zygmunt perché tout en haut de la tour ; et à son tour il grimpe lestement sur sa colonne.

Tout est rentré dans l’ordre. Juste à temps ; les trois coups de l’horloge ont fini de résonner. Le silence est total.
Il faudra attendre encore cent ans pour qu’à nouveau la fête recommence.

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