Légendes de Silésie

Après les légendes de Cracovie et celles de la Baltique, nous continuons notre tour de Pologne, par ces quelques légendes de la région de Silésie.

Tout d’abord, chers lecteurs, ne soyez pas surpris de découvrir, au cours de ces récits légendaires, beaucoup de noms – de héros ou de lieux – très germaniques, mêlés à des noms  typiquement slaves.
La Silésie, terre de passage depuis des siècles, a été très souvent envahie et annexée par les peuplades entre lesquelles cette région était une sorte de point de jonction.
Elle devenait donc, en tout ou en partie selon la fluctuation des frontières, tantôt polonaise, tantôt prussienne, tantôt tchèque, tantôt autrichienne.
Il en est ressorti une mosaïque de cultures qui fait le charme, tant de ses châteaux au  passé mouvementé, que de sa « capitale » Wroclaw, ville redevenue polonaise après la dernière guerre et magnifiquement restaurée (tout comme Brzeg, Legnica et autres hauts-lieux de la dynastie des Piast, premiers rois de Pologne).

Ces quelques légendes sont nées dans les châteaux très anciens de Silésie.

1. LA SOURIS ET LE VOIVODE DE WROCLAW

Voici l’histoire qui arriva vers l’an 1100 à Piotr Dunin, voïvode de Wroclaw.
Un jour il était parti en promenade accompagné d’un seul de ses domestiques, à travers les monts et vallées de la région des Sudètes.
Il était presque midi, Piotr, très fatigué, s’arrêta pour se reposer. Il détacha son épée et la jeta devant lui contre une roche, s’allongea et s’endormit. Son serviteur s’assit non loin de lui sur une pierre.
Piotr dormit assez longtemps et quand il s’éveilla, en riant il raconta son rêve quelque  peu étrange :

« – J’ai rêvé, dit-il, qu’ au-dessus d’une rivière tumultueuse se trouvait un pont de fer. Une souris apparut et se mit à courir sur ce pont, tenant dans ses dents une bague d’or scintillante.
Arrivé de l’autre côté du pont le petit animal regarda soigneusement tout autour, grimpa sur un arbre et jeta le bijou dans un grand trou.

Messire, interrompit le domestique – lorsque vous étiez endormi, j’ai vu une souris qui courait sur votre épée, puis elle s’est cachée sous cet arbre énorme là-bas »

Piotr ne rit plus. Il se leva, prit son épée et alla vers le grand chêne au bord de la rivière, vit que dans son tronc apparaissait un large trou.

Regardant dans le trou béant, il découvrit un immense trésor.
En mémoire de cette aventure extraordinaire, le voïvode ordonna la construction d’un château au bord de la rivière, Slez, ainsi que 77 églises et cloîtres disséminés dans toute la région.

Malheureusement, le château de Slez ne perdura pas longtemps. Au 15ème siècle il tomba entre les mains des armées hussites, et après la défaite de ces derniers, ce sont des chevaliers-brigands qui l’occupèrent.
Dans les combats qui opposèrent les habitants de Wroclaw avec ces brigands, le château fut encore davantage détruit.
Il n’en reste que des ruines rappelant le rêve curieux du voïvode Piotr.

2. LA CHATELAINE DE CHOJNIK.

Non loin de la petite ville de Jelenia Gora, sur une colline abrupte se dressent les vestiges médiévaux du château de Chojnik.
C’est le roi Bolko II de la dynastie Piast qui l’avait fait construire en 1353. Bien que cette forteresse ait été frappée par la foudre au 19ème siècle, les ruines évoquent encore les évènements peu ordinaires qui y ont eu lieu :

Au 14ème siècle, vivait ici une ravissante demoiselle, fille d’un riche chevalier. Elle s’appelait Kunegunda.
Sa beauté exceptionnelle était réputée non seulement sur la terre silésienne mais dans des contrées étrangères. Aussi, nombreux étaient les jeunes chevaliers qui désiraient l’épouser. La demoiselle, capricieuse, répondait à ses soupirants qu’il leur fallait remplir une condition :
« Celui qui veut ma main, faisait-elle savoir, doit parcourir à cheval le mur tès haut qui sert d’enceinte du château. »

Or, si ce mur de pierre était par endroits épais et pouvait être parcouru à cheval sans grand danger, il devenait sur le côté ouest  très étroit et surplombait à cet endroit un ravin très profond, que l’on appelait « le ravin de l’enfer ».

Néanmoins, nombreux furent les chevaliers qui, bravant le danger avec la plus grande inconscience, s’élancèrent pour accomplir le tour complet.
Tous ces valeureux jeunes gens furent déséquilibrés sur l’étroit passage et s’écrasèrent avec leur monture en bas du précipice.
D’autres, se croyant plus forts, venant de loin, tentaient leur chance à leur tour et le payaient de leur vie.
Cela dura de longues années ; la princesse atteignait maintenant ses trente ans.

Cependant, un matin, arriva à son tour un chevalier à la mine altière, plus très jeune, mais fort séduisant aux yeux de la demoiselle.
A vrai dire, cette jeune fille au coeur sec se sentit tomber follement amoureuse dès qu’elle vit le nouvel arrivant.
Il se peut également que la solitude commençait à lui peser…
Aussi Kunegunda, oubliant comme par enchantement la condition première qu’elle avait toujours imposée à ses prétendants, s’apprêta à l’accueillir fort aimablement.
Mais à peine arrivé, le visiteur  annonça qu’il allait faire le tour du château au-dessus du mur d’enceinte  à l’instar de tous ses prédécesseurs et malgré la brume qui encerclait la colline en ce matin d’automne, commença son tour sans montrer de crainte.

La demoiselle, qui à l’accoutumée suivait avec une parfaite indifférence, au milieu de nombreux spectateurs, les tentatives des chevaliers, se retira précipitamment dans son donjon.
Elle voulait suivre la périgrination du cavalier sans qu’on s’aperçoive à quel point elle tremblait de crainte et souhaitait ardemment qu’il ne soit pas précipité dans le vide.

Par quel miracle il parvint à passer avec son cheval sur le muret étroit, nul ne peut l’expliquer ;  toujours est-il qu’il réussit à faire le tour complet et à revenir parfaitement sain et sauf.
La foule acclama cet exploit, tandis que la demoiselle des lieux, revenue trimphalement accueillir ce héros, s’apprêtait à lui accorder sa main.

L’intrépide chevalier sauta de son cheval, s’inclina courtoisement (mais non sans ironie) devant Kunegunda et déclara :

« – Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour qu’enfin finisse cette hécatombe de valeureux jeunes chevaliers.
Votre main, gente demoiselle, je n’en veux point. Très loin à l’Ouest est ma demeure et là-bas m’attend la dame de mon coeur ».
S’inclinant encore une fois, l’homme remonta à cheval et s’éloigna au galop, accompagné de ses écuyers.

La demoiselle semblait pétrifiée. La foule la vit cependant reprendre ses esprits.
Elle grimpa tout en haut du donjon et – ne pouvant supporter une minute de plus une telle humiliation – elle se jeta dans le vide.

Ainsi le romantique Bogusz Steczynski, poète-voyageur du 19ème siècle, visitant les ruines du château de chojnik, relata en quelques vers cette tragédie :

« A przewodnik  powiada, ze niegdys dziewica
Imieniem Kunegunda, powabnego lica,
Wzdychajaca do pszyjazni, o zwiazki marzyla,
Lecz byla opryskliwa i obmowna byla.
Niejednemu z mlodziezy odsuwajac reki,
Zyla sobie samotnie – az gdy zgasly wdzieki,
Urjzala sie wzgardzona, na twarzy zmarszczona
A przecie, chociaz w wieku, chciala byc lubiona,
Lecz gdy nadzieja losu jej nie odmienila ;
Z okna skoczywszy w przepasc, zycie zakonczyla ! »

(Slask, 1849)

3. L’INTREPIDE SERVANTE DE L’AUBERGE

Cette histoire se passe au 17ème siècle, près de la petite ville de Brzeg, qui fut bien des siècles auparavant, un fleuron de la dynastie des Piast.
Mais, depuis, bien des vicissitudes avaient accablé la région. Les multiples guerres et invasions avaient transformé en ruines un grand nombre des châteaux de Silésie  ou bien, leurs propriétaires ayant disparu, ces demeures sur les collines étaient devenues des repaires pour les bandes de hors-la-loi.
Les brigands terrorisaient les habitants et imposaient leur présence dans des auberges où ils descendaient prendre leurs repas.
La tour du château de Brzeg quant à elle passait pour être habitée par les diables eux-mêmes, selon certains habitants qui ne passaient par là que le coeur battant et en se signant prudemment.

Dans cette auberge des environs de Brzeg, précisément, ce soir-là, s’étaient attablés plus de convives qu’à l’accoutumée. Leurs voix âpres, leurs têtes patibulaires, leur accoutrement bizarre  n’inspiraient guère confiance aux clients habituels mais aucun de ces derniers n’aurait osé faire la moindre objection, tandis que les inconnus mangeaient et discouraient bruyamment.

Pour servir ces rustres, il y avait une jeune personne, à la mine peu farouche, bâtie solidement. Cette servante, qui s’appelait Agnieszka, se débrouillait comme nulle autre, allant d’une table à l’autre en toute tranquillité, comme si elle avait autour d’elle des enfants de choeur et non des brutes.

Prêtant l’oreille à quelques conversations des clients attablés, elle entendit évoquer le château et déclara d’une voix ferme que les histoires de sabbat qui couraient sur la vieille tour ne lui faisaient même pas peur.
Entendant cette déclaration, le bourreau de la localité lui fit signe et lui demanda – puisqu’elle affirmait que la tour qui passait pour hantée ne lui faisait pas peur – d’aller à cet endroit récupérer l’un de ses gants qu’il avait oublié là-bas quelques années auparavant.

Agnieszka, à la stupéfaction des clients de l’auberge, accepta la proposition et prit la lourde clef que lui tendait le bourreau.
Sans plus attendre, elle se couvrit la poitrine d’un grand châle car la nuit était fraîche, et se mit en chemin.

Elle arriva à la tour et s’étonna que le lourd portail d’accès à la cour fût grand ouvert.
Elle entra cependant à l’intérieur de la tour et trouva sans peine le gant du bourreau.
Aucune présence humaine. L’endroit étant glacial et peu accueillant, elle ne s’éternisa point.

Lorsqu’elle traversa à nouveau d’un bon pas la cour pavée  elle entendit derrière elle comme un bruit de galop.
Elle se retourna mais tout était noyé dans la pénombre.
Pressant un peu le pas, elle parvint à passer le portail avant que le mystérieux cavalier dont le galop se rapprochait, ne l’eut rejointe.

L’aventure se terminait bien. La jeune servante indemne revint triomphalement dans l’auberge, tenant à la main le gant du bourreau.

Le dimanche suivant, cependant, tandis que les patrons de l’auberge assistaient à l’office religieux et avaient laissé Agnieszka seule pour s’occuper d’éventuels clients, entrèrent deux individus vêtus fort bizarrement.
Ils lui commandèrent du vin. La servante prit une chandelle, une grande cruche et descendit à la cave.
A peine avait-elle atteint les tonneaux de vin qu’elle entendit des pas qui descendaient l’escalier derrière elle.
« – Ne bouge pas, maudite ! » lui ordonna l’un des deux hommes.
En un éclair, Agnieszka souffla sa bougie, ce qui désorienta un instant les individus.
Elle en profita pour se glisser habilement entre les tonneaux de cette cave qu’elle connaissait à fond, remonta quatre à quatre l’escalier et referma précipitamment la porte à double-tour.
Elle donna alors l’alerte, les habitants accompagnés des gardes armés de la Ville la rejoignirent.
Ils arrêtèrent les deux individus emprisonnés dans la cave.
Ces derniers, interrogés, ne tardèrent pas à livrer la cachette de toute leur bande qui fut vite démantelée.
Il s’avèra que c’était effectivement une dangereuse bande de brigands qui avait élu domicile dans la vieille tour du château.

De cet épisode curieux, dont l’héroïne fut une simple servante, on parla longtemps dans ce coin de Silésie. Encore au milieu du 19ème siècle, tout visiteur passant près de Brzeg était invité à découvrir un tableau situé dans le bar à vins, immortalisant cette aventure.

4. LE NEPOMUCENE DE KLODZKO

C’était le début de la sanglante guerre de sept ans (de 1756 à 1763) appelée la troisième guerre de Silésie ; entre la puissante armée des Habsbourg et la Prusse se livraient des combats à nouveau sur la terre silésienne. Klodzko, charmante bourgade miédiévale en fit elle aussi les frais.
Natif de Klodzko, le père Andreas Faulhaber était le prêtre d’une des paroisses, Klodzko étant restée en majorité catholique, tandis que certaines parties de la Silésie, sous l’influence prussienne, pratiquaient plus ou moins le culte évangéliste.

On apprit un jour, durant l’année 1757, que le père Andreas avait été arrêté par les autorités prussiennes et était détenu aux côtés de nombreux prisonniers  de la « pospolita » polonaise persécutés pour leur foi catholique.
La raison de cette arrestation du père Andreas se rapportait à un certain Josef Nentwig, déserteur de l’armée prussienne.
Cet homme, avant de déserter, se serait confessé au prêtre. Les autorités Prussiennes attendaient du père Andreas qu’il leur dévoile tout ce qu’il savait sur le déserteur et notamment sur l’endroit où il pouvait se cacher.

Le père Andreas, en dépit de l’insistance des Prussiens puis des tortures qu’ils lui infligèrent, refusa de dévoiler quoi que ce soit au sujet du fugitif, déclarant que tout ce qui lui avait été dit était sous le secret de la confession.
Le 30 décembre 1757, sur l’ordre du roi de Prusse Frédéric II, le père Andreas fut donc condamné à être pendu.
Son histoire émut les habitants qui notèrent sa similitude avec le saint vénéré par les Tchèques, Jan Nepomucène, lequel, plusieurs siècles auparavant, à Prague, avait été condamné à mort par le roi tchèque Waclaw IV pour avoir refusé de dévoiler des informations recueillies sous le secret de la confession.  La nuit du 20 au 21 mars 1393, Jan Nepomucene avait été jeté d’un pont dans la rivière Moldau.

Le cadavre du pauvre père Andreas resta pendu pendant deux années et sept mois, ce qui d’ailleurs n’était pas rare à cette époque – que d’aucuns appellent « le siècle des lumières » et sachant que Frédéric II  bénéficie lui-meme du titre flatteur de souverain « éclairé » (mais après tout ce dernier était un enfant de choeur au chapitre des crimes, comparé à son homologue « éclairée », Catherine II de Russie, la grande amie de Voltaire) !
Ce cadavre décomposé devait rappeler aux nouveaux sujets de la Prusse comment finissent ceux qui se permettent de résister à l’ordre établi.

Ce n’est donc qu’en juillet 1760, lorsque l’armée autrichienne des Habsbourg reprit après de nouveaux combats le territoire de Klodzko que le cadavre du prêtre put être décroché.

Ce fut fait avec de ferventes célébrations  ; les habitants placèrent soigneusement le corps du père Andreas dans un cercueil sculpté et l’enterrèrent près de l’église de sa paroisse.
Cependant, l’état de conversation presque parfait de ce cadavre, qui était resté tant de mois sur la potence, en supportant les fortes chaleurs de l’été et les intempéries hivernales, fit grande impression sur les fidèles.

On le considéra comme quasi-miraculeux. Et la mémoire de ce père, à l’attitude si noble, fut longtemps respectée par les Silésiens. Même si ce héros est inconnu dans les autres contrées, les sagas locales en firent mention comme le « Nepomucène (ou Nepomuk) de Klodzko ».

Sur sa tombe figure l’inscription suivante :

« Wielce czcigodny kaplan Andrzej Faulhaber. Przez siedem lat pilny duszpasterz, syn i kaplan miasta Klodzka. Wieziony byl haniebnie w tutejszej twierdzy, lecz chwalebnie przed nieprzyjacielem dochowal wiernosci tajemnicy spowiedzi, przez co utracil zycie na szubienicy 30 grudnia 1757 roku w wieku 44 lat. Odtad zniewazone wszystkie czlonki jego ciala nietkniete wisialy na powrozie przez dwa lata i siedem miesiecy. A powierzone ziemi przez armie austriacka, pochowane zostaly w tym miejscu z nalezyta poboznoscia 28 lipca 1760 roku. Ufamy, ze meka jego bedzie wynagrodzona ».

5. LA DEFUNTE EPOUSE DU SOLTYS

Cette histoire se passe à la fin du 18ème siècle dans un bourg Silésien nommé Grodkow. Le « soltys » (maire dans l’ancien temps) de ce village qui vivait heureux avec sa jeune épouse eut un jour la terrible surprise de voir sa bien-aimée femme frappée d’une inexplicable maladie et mourir brusquement.
Tous les médecins appelés des environs ne purent rien contre ce mal aussi brutal que fatal.
Le soltys était si effondré qu’il n’aurait pu trouver lui-même la force d’assurer à la défunte des obsèques dignes de l’amour qu’il lui portait.
Cependant ce fut tout son entourage qui prit en charge cet enterrement solennel ; il faut dire que les villageois portaient un profond attachement à leur maire et tout autant à sa charmante épouse. Ils étaient tous venus la bénir avant sa mise en bière, les familles avec bébés, enfants ou vieillards, tous avaient fait ce qu’ils considéraient comme de leur devoir.

Ils étaient donc tous bien tristes en cette fin d’après-midi hivernale, venteuse et pluvieuse pour se joindre à une procession exceptionnellement longue, accompagnant le cercueil de la défunte à la sortie de l’émouvante célébration religieuse, jusqu’au cimetière de Grodkow.
Grande devait être leur affection pour leur maire car le temps était si calamiteux ce jour-là qu’on n’aurait pas mis un chien dehors. La pluie glaciale tombait de plus en plus fort tandis que le vent se déchaînait comme jamais.

Tous ces braves gens joignirent leurs larmes à celles du soltys et leur chagrin atteignit son comble au moment où le cercueil fut lentement descendu dans le trou béant que le fossoyeur avait préparé.

Ce dernier ayant commencé à recouvrir de terre le cercueil, toute l’assistance se dispersa, les plus intimes amis du maire l’emmenant avec sollicitude chez eux de crainte que la douleur ne le submerge.

Cependant, à peine la dernière personne avait-elle quitté le cimetière que le fossoyeur municipal arrêta immédiatement de remblayer la terre.
Il jeta un regard tout autour de lui pour s’assurer qu’il ne restait pas âme qui vive à part lui dans le cimetière balayé par les bourrasques de pluie.
Puis il commença à déterrer le cercueil.
Le bougre avait ses raisons : Lors de la mise en bière, il avait remarqué une splendide bague ornée de diamants que la défunte portait au doigt – cadeau précieux de son époux.
Il avait réfléchi un instant ; il n’était pas mauvais homme mais qu’un diamant de cette valeur fût à tout jamais enfoui sous terre lui avait semblé contraire au bon sens.

Au moins que la petite fortune que représentait ce diamant serve à quelqu’un.
Les morts n’ont plus besoin de rien, pensait-il avec son implacable logique d’homme qui avait côtoyé quotidiennement les cadavres.

Le mauvais temps l’avait finalement servi dans son plan macabre en faisant s’éloigner   rapidement l’assistance.
La pénombre avait déjà recouvert le cimetière.
Une fois le cercueil déterré et ouvert, il se mit en devoir d’enlever la bague du doigt de la morte.
Il avait beau faire, il n’y arrivait point, la bague ne voulait pas glisser des doigts durcis et peut-être enflés de la défunte.
Rien ne l’aurait arrêté pour finir de réaliser son plan ; il sortit un couteau de sa poche afin de couper le doigt de la femme puisqu’il n’y avait pas moyen de récupérer autrement la bague.
A peine eut-il effleuré de la pointe de son couteau le doigt de la défunte qu’il poussa un cri et s’enfuit à toutes jambes.
La morte avait bougé. Ce n’était nullement une hallucination. Aussi effrayée que le fossoyeur qui avait disparu sans demander son reste, elle reprenait ses esprits en se soulevant dans son cercueil et regardait autour d’elle.
C’est qu’elle n’était nullement morte, une mystérieuse maladie l’avait seulement fait tomber en léthargie. Et elle n’en était brusquement sortie qu’au moment où la pointe du couteau lui avait fait un choc violent.

Hagarde, tremblante de froid, elle parvint à se lever ; après s’être perdue un long moment dans les allées entre les tombes, elle trouva enfin la sortie du cimetière et se dirigea vers le village avec beaucoup de peine. Elle ne rencontra pas âme qui vive.
Tous les habitants étaient rentrés tristement dans leurs foyers. Elle atteignit enfin  sa demeure et frappa à la porte. Elle n’avait  plus la force de crier. Un passant aperçut la défunte, recouverte de son linceul, en train de tambouriner à la porte de la maison.
Il en fut si effrayé qu’il se sauva en criant. D’autres sortirent et furent pétrifiés d’effroi, jusqu’à ce que le chien du voisinage, la reconnaissant parfaitement, ameute par ses aboiements le soltys lui-même qui n’en crut pas ses yeux en voyant son épouse devant la porte.

Sa joie et celle de tout le village, lorsque chacun eût compris qu’il ne s’agissait pas d’un esprit, sont impossible à décrire.
Jusqu’au matin, personne ne ferma l’oeil tant les réjouissances furent grandes.

La femme du soltys vécut encore des années. Elle donna naissance à plusieurs enfants.
Cependant, malgré les attentions que lui prodiguait son époux comblé par ce bonheur retrouvé, jamais on ne vit plus un sourire sur les lêvres de la jeune femme.

Elle se souvint toujours de ce qui lui était arrivé et repensait à ce qui serait advenu si le fossoyeur n’avait pas décidé de la dépouiller de sa bague : elle serait sans doute sortie de sa léthargie dans son cercueil et aurait subi une longue agonie, étouffant et essayant de crier sans que personne ne l’entende.
Bizarrement, elle était obsédée par la pensée du fossoyeur auquel, malgré tout, elle devait la vie.
Qu’était-il devenu ? Il n’était pas réapparu dans le village. Chacun était persuadé qu’il s’était suicidé, rongé par la honte et le remords.

Le fossoyeur ne s’était pas donné la mort cependant.

Il s’était enfui si loin, courant devant lui si longtemps qu’il était arrivé un jour à la mer.
Alors il avait décidé de prendre le bateau et avait échoué en Amérique où il s’était installé dans un petit village.
Il y vivait en ermite et les habitants, qui ne savaient rien de son histoire, le considéraient comme un être très étrange.

La légende n’en dit pas plus. Mais… il se pourrait que le fossoyeur, désireux de terminer sa vie sur sa terre natale, ait repris après bien des années le bateau vers la vieille Europe, qu’il soit revenu un jour dans ce bourg de Silésie.
Quel extrême soulagement pour lui de découvrir que le cadavre qu’il avait profané était en réalité bien vivant, soulagement partagé par l’épouse du soltys  retrouvant son sourire en voyant réapparaître son « sauveteur ».

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