Lodz, terre de la Grande Promesse

C’est le titre du film qu’Andrzej Wajda réalisa en 1975 : « Ziemia Obiecana » (« la terre promise ») – portant en France le titre de « Terre de la grande promesse ».

L’action se passe à Lodz, grande ville industrielle, située en plein cœur de la Pologne. Troisième ville de Pologne (presque à égalité avec Cracovie avec 750.000 habitants), c’est pourtant une ville très peu, ou très mal connue, ignorée des guides touristiques, lesquels – sans doute en raison de son passé industriel – conseilleraient plutôt de l’éviter pour rejoindre directement Varsovie ou Cracovie.
Lodz, surnommée « le Manchester polonais », était la ville des filatures.
Intrigués par l’image insolite qu’en donne le film de Wajda – que l’on a toujours plaisir à revoir lors des rétrospectives du célèbre cinéaste – nous avons voulu l’an dernier faire un détour non pas pour éviter Lodz, mais pour la visiter.
C’est une ville réellement étonnante que nous avons découverte…

Le film de Wajda dépeint Lodz au moment de son apogée industrielle et capitaliste, à la fin du 19ème siècle, à travers les aventures de trois jeunes industriels ambitieux.
Wajda, avec son talent bien connu, a transcendé l’œuvre écrite par Ladislas Reymont, Prix Nobel de Littérature en 1924, originaire des environs de Lodz (surtout connu pour son livre « l’Apostolat du Knout »).

Cet écrivain autodidacte – dont nous voyons la statue de bronze au cœur de Lodz où il habita – a montré, dans toutes ses œuvres, sa commisération pour les classes défavorisées, avec ses laissés-pour-compte du capitalisme.

Il ne manquait certes pas de laissés-pour-compte dans le Lodz de cette époque, devenu brutalement un centre industriel très important, alors que rien ne l’y prédisposait.
En effet, longtemps bourgade rurale agricole, Lodz encore au 18ème siècle, n’était qu’un village de 800 habitants !
Lors du dépeçage politique de la Pologne, à l’aube du 19ème siècle, la petite ville fut rattachée à la partie du territoire sous « protectorat » tsariste russe.
Et c’est en 1820 que le coup d’envoi fut donné, assurant à Lodz l’étiquette de centre industriel spécialisé dans le textile, fournisseur officiel de l’immense marché russe.
A ce moment, commence pour la ville une spectaculaire ère industrielle.

Alors, grise et triste, la ville de Lodz, comme nous l’annonçaient les guides touristiques ? Le jugement est bien trop réducteur.

Si les faubourgs peuvent mériter ces qualificatifs, le centre de la ville, quant à lui, regorge de beautés. Et pour cause…

De la période des fastes capitalistes, la ville a hérité de quantité de palais construits par les grands patrons, de villas élégantes, de parcs charmants et d’églises opulentes consacrées à diverses confessions.

Car Lodz était particulièrement cosmopolite – comme le montre fort bien le film de Wajda, dont les trois jeunes héros sont un Polonais, un Juif et un Allemand. Les trois héros cependant, dépassés et dévorés par leurs ambitions, perdront leur âme dans cet univers dominé par l’argent.

Leurs origines différentes ne les divisaient pas, dès lors qu’ils se sentaient tous « Lodzermenschen » – nouvelle génération entrant dans l’aventure palpitante de Lodz.

Le clou de la ville, c’est la rue Piotrkowska, la plus longue rue piétonne d’Europe (5 km de long) ; on s’y déplace en cyclo-pousse !

La rue est bordée de théâtres, de cinémas, de musées, de bars et restaurants.
Le Grand Hôtel, très « Belle Epoque », est le lieu où descendent les visiteurs lors des festivals.

Lodz reçoit entre autres chaque année le « festival des quatre cultures », rappelant que pendant cette période trépidante, elle était le centre des cultures polonaise, juive, allemande et russe.

Vous le savez, Lodz est la ville du cinéma, Hollywood polonais. Outre le grand-maître, Wajda – qu’on ne présente plus – la fameuse école de Lodz a produit des cinéastes comme le non moins célèbre Roman Polanski, Krzystof Kieslowski (le réalisateur du « Décalogue », de « Bleu Blanc Rouge » et de « la double vie de Véronique » ; également Wojciech Has, , Kawalerowicz, Munk, Zulawski, Zanussi…

Vous ne vous étonnerez donc pas de rencontrer, dans les salons du Grand Hôtel, des étrangers de différents coins du monde qui, souvent, ont rapport avec le septième Art.

La rue Piotrkowska, avec tout le quartier du cœur de Lodz, c’est aussi une véritable panoplie d’architectures diverses – de style sécessionniste, éclectique, Art Nouveau, Néo-Renaissance – laissées par des patrons extrêmement riches et désireux de concurrencer leurs confrères par des marques d’opulence les plus ostentatoires.
Vous en aurez un petit aperçu à travers les quelques exemples ci-après :

  • le palais Poznanski, de style Néo-Renaissance, fut construit en 1896 pour l’industriel Maurice Poznanski et son épouse Sara Silberstein.
    C’est dans ses salons somptueux que furent tournées certaines scènes du film de Wajda.
  • le palais Scheibler, construit en 1844 pour Karl Gelhart, revint en 1880 à Karol Scheibler et sa famille. Il y installa son centre de filature de coton.
  • le palais d’Alfred Biedermann fut bâti en 1900, de style moderniste.
  • le palais Herbst, construit en 1875, a reçu la médaille européenne des Beaux-Arts en 1990.

En vous promenant dans la rue Piotrkowska, le spectacle est partout.

Vous vous demandez qui est ce pianiste en bronze ? C’est le célèbre Arthur Rubinstein, qui a habité Lodz.

Nous passons à présent devant l’allumeur de réverbère. Les statuts de bronze jalonnent la cité.

Le legs de ces grands patrons, c’est aussi 30 parcs disséminés dans la ville, dont le plus important est le parc Lagiewnicki. C’est le plus grand parc urbain d’Europe couvrant 1205 hectares, où l’on recense 542 espèces végétales, 1000 espèces de champignons, 115 espèces d’oiseaux.

La zone du patrimoine industriel proprement dit porte le nom de « Ksiezny Mlyn » (le moulin du Prince). Ce nom est mentionné dès 1484, en référence à un moulin sur la rivière Jasien.

Autour du moulin reconstruit, naquit un immense quartier, véritable cité dans la ville, dessinée par l’architecte Hilary Majewski ; il est composé d’un énorme bâtiment du textile, d’un hôpital, d’un parc avec étang, ainsi que d’un palais néo-Renaissance.

En 1820, les incitations financières attirèrent des industriels de toute l’Europe, d’Allemagne, de Silésie et de Bohême, et aussi de plus loin, du Portugal, d’Angleterre, de France et d’Irlande.
L’un des pionniers allemands, Ludwik Geyer, venant de Berlin, s’installa à Lodz en 1828, pressentant que les directives de la Commission de Mazovie (selon lesquelles aides et subventions seront accordées par l’administration locale, ainsi que des terrains), lui permettront de mener à bien l’installation d’une filature de coton et d’une usine de production de textiles.
Les descendants de Ludwik Geyer s’assimilèrent en Pologne. Le petit-fils Robert, en 1939, à l’arrivée des Allemands, ne voulant pas renier sa polonité, fut fusillé par la Gestapo, dans sa villa près de la rue Piotrkowska.

Il y eut d’autres pionniers : En 1854, Karol Scheibler arrivé de Belgique à Lodz, acheta le moulin qu’il transforma en filature. Sa fille épousa Edouard Herbst, autre industriel puissant, ils s’installèrent dans un palais néo-Renaissance.

La grande dépression de 1930 donna un coup d’arrêt sérieux à cette activité.
Puis, la seconde guerre mondiale fit ses ravages : Les occupants allemands démantelèrent nombre d’infrastructures pour les transporter en Allemagne. Cependant, selon les Russes entrés à Lodz en 1945, les Allemands se retirèrent si brusquement qu’ils n’eurent pas le temps de détruire les usines et les monuments.

Heureusement, car outre tous ces palais et les façades « Art Nouveau » du centre, la diversité des églises mérite une attention toute particulière. Elles témoignent du passé multiculturel et multiconfessionnel de Lodz :
Certaines sont particulièrement pittoresques, qu’elles soient édifices de culte catholique ou bien « cerkiew » de rite orthodoxe ou bien encore synagogues.

  • la plus ancienne église en bois, Saint-Joseph, construite en 1765 par l’évêque de Kujavie, est là pour nous rappeler l’époque rurale – pas si lointaine – de Lodz. Tout comme Sainte-Dorothée, également en bois.
  • l’église Saint-Mathieu est un curieux édifice de style néo-roman, bâti en 1909.
  • la Basilique a pu être édifiée en 1895 avec les dons des plus puissants industriels : Julius Heizel baron Hohenfels, Edward Herbst, Juliusz Kunitor, Josef Richter…
    Consacrée en 1901 par l’archevêque Vincenty Chosciak-Popiel, cette basilique est le plus haut monument de Lodz (104 m de hauteur).
  • l’église Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus fut d’abord église évangéliste jusqu’en 1945 puis revint au culte catholique.

Parmi les « cerkiew » orthodoxes :

La plus ostentatoire, sur la place centrale, Saint-Alexandre-Newski, de style russo-byzantin, contient une iconostase, construite en 1879 pour remémorer la tentative d’attentat manqué du tsar Alexandre II. C’est également Hilary Majewski qui en fut l’architecte.

D’autres cerkiew parsèment la ville et le cimetière de Lodz.

La grande synagogue, quant à elle, témoigne de la présence à cette époque des très nombreux Juifs (environ un tiers de la population de Lodz). Un très grand nombre de ces habitants Juifs furent exterminés par les nazis dans les camps de concentration.

Il y a encore bien d’autres curiosités à découvrir à Lodz.
Comme cette fresque ayant battu des records par ses dimensions.

Vous voyez bien que cette ville mérite bien mieux que les termes « grise et triste ».
Certes, certains quartiers de la ville manquent cruellement de remise en valeur – même s’il n’y a plus de fumées d’usines à Lodz. Le visiteur, après avoir été ébloui par la richesse de la rue Piotrkowska, est surpris de se retrouver, parfois à peine une ou deux rues plus loin, devant des façades à l’abandon, des murs délabrés, des cariatides noircies, tout cela pouvant certes gâcher l’impression d’ensemble.

Mais lorsque les autres parties de la ville auront à leur tour bénéficié de la même soigneuse restauration, gageons que nombreux seront ceux qui viendront de loin pour découvrir Lodz, principalement les amateurs d’Art Nouveau – et ceux qui sont curieux de visiter un patrimoine post-industriel aussi important.

En attendant, vous qui aimez être des pionniers, vous pouvez y aller profiter des monuments sans être gênés encore par l’abondance de touristes.

Osons tordre le cou aux clichés. Une ville industrielle n’est pas incompatible avec charme rétro et romantisme ; une nuit au Grand Hôtel suivi d’un petit-déjeuner dans le salon doré vous en convaincra.
Voyez les étoiles devant l’entrée, signalant tous les grands noms du cinéma liés à Lodz ou ayant été hébergés au Grand Hotel.

Si vous souhaitez ambiance encore plus romantique, voilà un petit conseil :
A une trentaine de kilomètres à l’est de Lodz, en direction de Varsovie, vous pourrez faire une escale au manoir de Walewice, construit en 1783. Ici vivait la comtesse Maria Walewska, la ravissante épouse du vieux chambellan Walewski et qui devint la maîtresse de Napoléon 1er.

Si vous envisagez, par exemple, une soirée de la Saint-Valentin avec l’élu(e) de votre cœur, le temps d’un dîner aux chandelles, vous goûterez à l’ambiance sentimentale particulière. Non seulement on y évoque forcément l’amour entre Maria Walewska et l’empereur français, qui eurent ensemble un enfant, mais ici plane aussi le souvenir du beau sentiment du comte Walewski pour sa jeune épouse, si épris d’elle qu’il accepta qu’elle vienne accoucher de l’enfant illégitime – auquel il donna son nom – dans son manoir de Walewice…

Et puisque nous sommes tout à proximité, avant d’atteindre Varsovie, nous n’allons pas manquer un arrêt dans cet autre village marqué par l’Histoire : la localité de Zelazowa Wola où naquit Frédéric Chopin. Au-dessus de sa gentilhommière natale continue de planer une douce atmosphère de romantisme.

Quel que soit votre choix, avant de partir à la découverte de Lodz, ne manquez pas de voir ou revoir le film de Wajda « Ziemia obiecana ». A travers cette superbe fresque (ce long film dramatique dure environ 3 heures), vous comprendrez tout ce qu’a vécu la ville et de quelle façon elle était pour beaucoup « la terre des grandes promesses ». Le trio des ambitieux héros de ce récit seront omniprésents à vos côtés, tels des anges gardiens, tandis que vous arpenterez les rues et rêverez devant les palaces des grands patrons.
Les acteurs du film, Andrzej Seweryn, Wojciech Pszoniak, et particulièrement Daniel Olbrychski – aussi séduisant que cynique dans le rôle du jeune noble – sont inoubliables.

Lodz s’est placée en compétition pour l’année 2016 au titre du concours de la Ville Européenne de la Culture. Souhaitons qu’elle remporte cet honneur qui lui permettrait de bénéficier d’un coup de projecteur – que cette ville du cinéma mériterait.

Hermine

Publicités
Catégories : 3 - Récits de Voyage | Un commentaire

Navigation des articles

Une réflexion sur “Lodz, terre de la Grande Promesse

  1. thierry

    tres bien restranscris jen reviens j’y etais en mai, c un bijou architectural du niveau de Riga et d’une authenticité qui se perd en eUROPE

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :