Les Polonais et l’Europe

« Pour votre liberté et pour la nôtre ».

Mémorial de l’ours Wojtek

La Pologne, vous le savez, va prendre à son tour la présidence de la Communauté européenne le 1er juillet prochain.
Quand en 2004 la Pologne, avec ses voisins de l’ancien bloc de l’Est, a été admise dans la Communauté européenne, il n’était pas rare en France d’entendre ces propos désobligeants : « On ne devrait pas admettre la Pologne dans l’Europe, elle va nous appauvrir ». Après l’épisode, peu avant, de la stigmatisation du « plombier polonais », de telles réflexions n’étaient pas très sympathiques.
Certes c’étaient des clichés – injustes et ingrats – exprimés par des personnes fort peu au courant de l’histoire de l’Europe, car quiconque connaît un tant soit peu les évènements du passé sait bien que les Polonais sont, tout naturellement, depuis des temps immémoriaux, des Européens dans leur âme et dans les faits.

Aussi, dans le seul but de tordre le cou aux clichés coriaces, un bref rappel du caractère européen de la Pologne, par quelques évènements marquants, n’est peut-être pas superflu.

Inutile de rappeler combien les Polonais – sur le plan culturel et intellectuel – ont fait partie intégrante de la Culture européenne depuis le Moyen-Age (tout en maintenant leur spécificité ancestrale), échanges qui n’ont jamais cessé jusqu’à l’époque contemporaine.
Une parenthèse cependant, en passant, sur le caractère européen du dernier roi de Pologne, Stanislaw-August Poniatowski, – si méconnu injustement.

Poniatowski, souverain éclairé s’il en est, a gouverné la Pologne au 18ème siècle, à une période dramatique pour la Pologne, puisqu’à l’issue de son règne, le pays a été rayé de la carte. Ces évènements ont sans doute occulté l’apport remarquable de ce souverain dans divers domaines.

Rappelons en quelques mots que lorsqu’il accéda au trône de Pologne, en 1762, une situation chaotique avait déjà commencé pour le pays, très gravement menacé par les trois voisins qui ensuite se partageront la Pologne : La Prusse, l’Autriche et surtout la Russie gouvernée par Catherine II. Cette tsarine (que les manuels scolaires continuent imperturbablement de glorifier sous l’appellation flatteuse de « souveraine éclairée ») avait accédé aux rênes du pouvoir en faisant fi de tout ce qui pouvait se trouver sur son chemin et avait bien des morts sur la conscience, (dont celle de son propre époux ainsi que des nombreux paysans russes qui s’étaient révoltés contre leur servage)
La Pologne – avant le règne de Poniatowski – avait dû accepter deux rois Saxons – Auguste le Fort et son fils Auguste III que la Russie avait imposés par la force, chassant le roi légitime élu, Stanislas Leszczynski. (mais oui, celui qui deviendra, après son exil en France, le fameux Duc de Lorraine , mariant sa fille Marie au roi Louis XV. Leszczynski fut lui aussi un souverain éclairé dans cette région de Lorraine où il s’épanouit en développant les Arts, l’Architecture – notamment avec la création de la magnifique Place de Nancy classée maintenant au Patrimoine de l’UNESCO – et créant écoles et Université, ce qui lui valut par les Lorrains le surnom de « roi bienfaisant » ou « roi-philosophe »).

Portrait de Stanislas Leszczynski

Si Stanislas Leszczynski, malgré ses multiples tentatives, ne put revenir en Pologne reprendre son trône légitime, les Russes ayant mis sa tête à prix, c’est l’autre Stanislas, Poniatowski, qui, après les règnes des Saxons, put néanmoins accéder au trône de Pologne.
Poniatowski, à l’époque où il était tout jeune diplomate à Saint-Petersbourg, avait été temporairement l’amant de Catherine II. Ce qui valut sans doute au jeune homme d’être placé par la tsarine sur le trône de Pologne à la mort du dernier roi Saxon.
Peut-être s’imaginait-elle que Poniatowski, ancien amant, ne serait qu’une marionnette obéissant à ses volontés. Elle en fut pour ses frais. Poniatowski montra durant les trente ans de son règne qu’il était un patriote dans l’âme, en plus d’être un homme exceptionnellement cultivé. Il avait en partie étudié en France dans sa jeunesse, en avait gardé un esprit universel et brillant. Il n’eut de cesse de redonner une nouvelle naissance à la vie intellectuelle polonaise en invitant notamment en son palais de Varsovie de très nombreux artistes et penseurs pour ses « dîners culturels du jeudi ».
La Culture polonaise – qui du temps des deux rois Saxons avait subi un sérieux déclin, ces rois étant bien plus préoccupés d’enrichir leur ville de Dresde que de cette Pologne qui leur avait été donnée par les aléas de l’Histoire– rayonna donc à nouveau grâce à Poniatowski. Mais ce ne fut pas tout. Sur le plan politique, Poniatowski se révéla être un souverain particulièrement en avance sur son temps. Ainsi, c’est sous son règne, le 3 Mai 1791, que fut établie la première constitution polonaise – qui est d’ailleurs la première constitution d’Europe (et la deuxième du monde après la constitution américaine). Il avait à cœur en effet de réformer les institutions de la Pologne, ayant compris notamment combien le pays était fragilisé par des structures quasi-archaïques. La première monarchie constitutionnelle d’Europe était née…

(A noter que c’est au grand philosophe Jean-Jacques ROUSSEAU que Poniatowski s’adressa pour la rédaction de cette constitution polonaise. L’année 2012 devant être « l’année Rousseau », ce sera peut-être l’occasion d’évoquer, parmi les multiples réalisations du grand philosophe français, cette contribution précieuse à l’élaboration de la constitution polonaise).
Hélas, voyant une telle avancée démocratique aux portes de la Russie, la tsarine Catherine devint furieuse, envahit Varsovie, fit procéder aux deux ultimes partages de la Pologne en 1793 et 1795, à l’issue desquels le pays fut rayé de la carte pour plus d’un siècle (malgré la résistance héroïque du général Kosciuszko menant l’insurrection polonaise).
Le roi Poniatowski fut forcé à abdiquer et exilé à Saint-Petersbourg en liberté surveillée jusqu’à sa mort en 1798.

Après cet aparté au sujet des deux Stanislas et leur européanité intellectuelle, revenons au vrai sujet de cet article : Les combats de « l’Aigle blanc » pour l’Europe au cours de l’Histoire, illustrés par des épisodes faisant revivre quelques héros plus ou moins oubliés.
Car les paroles « Pour votre liberté et pour la nôtre », c’est la devise inséparable de l’emblématique Aigle blanc figurant sur cet étendard qui a accompagné les Polonais sur les champs de bataille :

« Vole, notre aigle, dans les hauteurs
pour votre liberté et pour la nôtre ».

1. Au 17ème siècle : QUAND LE ROI SOBIESKI ETAIT SURNOMME « LE SAUVEUR DE L’EUROPE »

Tableau de Sobieski acclamé par la foule à Vienne

Le roi Jan Sobieski (1629-1696) a régné au 17ème siècle, à une époque où le royaume de Pologne-Lituanie était un immense territoire – le plus grand d’Europe par sa superficie avoisinant un million de km2. Cet homme de valeur avait été élu légitimement en 1674 par les Polonais qui admiraient sa vaillance, Sobieski s’étant déjà illustré alors qu’il était commandant des Armées, par de brillantes victoires sur des assaillants divers.
Cependant, c’est l’invasion par les Turcs qui effrayait à cette époque non seulement la Pologne mais toute l’Europe. Leur invasion progressait de manière inquiètante.
Sobieski, avant d’être roi, avait déjà vaincu les Turcs à Chocim en 1673.
Les Turcs néanmoins menaçaient maintenant la capitale de l’Autriche, Vienne.
Jan Sobieski combattit avec tant de bravoure à la tête de ses hussards qu’ils parvinrent à faire reculer les envahisseurs. Ce fut un triomphe pour le roi polonais, acclamé par la foule des Viennois et salué dans toute l’Europe comme « le sauveur de l’Europe ».
Sobieski, aussi modeste que vaillant, ne tira pas vanité de cette victoire éclatante.
Il apparaît plus comme un homme attaché à sa bien-aimée épouse, une Française, Marie-Casimire de la Grange d’Arquien qu’il surnommait « Marysienka ». Voilà quelques phrases d’une lettre qu’il lui écrivit au moment de cette fameuse bataille de Vienne :

« Ma bien-aimée Marysienka, cette bataille fut une belle victoire. Je suis étonné d’un tel succès. Partout les peuples baisent mes mains, mes pieds, mes vêtements. D’autres veulent juste me toucher en disant : Embrassons une main si vaillante ».

Jan Sobieski a été enterré au Wawel de Cracovie, comme la plupart des rois de Pologne. La dépouille de sa chère épouse, morte des années après lui à Blois, a été ramenée à Cracovie et repose à ses côtés.

2. Au 18ème siècle : QUAND LE GENERAL KOSCIUSZKO COMBATTAIT POUR LA LIBERTE EN POLOGNE, EN FRANCE ET AUX Etats-Unis

Tableau de Kosciuszko à cheval

Le général Kosciuszko est l’un des héros les plus vénérés par les Polonais, et pour cause : Il s’est battu comme un lion pour éviter le dépeçage de la Pologne au 18ème siècle par ses trois voisins. S’il n’y arriva pas, ses voisins étant trop puissants, il fit tout ce qui était humainement possible. Lors de la bataille de Raclawice, en 1793, il parvint à mettre temporairement en déroute l’armée russe, lors d’un magnifique élan de patriotisme auquel même les paysans prêtèrent main forte. (on sait que cette héroïque bataille a permis, indirectement, en France la victoire de Fleurus car une armée prussienne initialement sur le Rhin était, de ce fait, déplacée pour être envoyée vers la Vistule en renfort de la Russie par la Prusse !)
Mais il n’y a pas qu’en Pologne que cet infatigable guerrier s’illustra auparavant :
d’abord, il fut un héros de l’indépendance américaine, aux côtés de George Washington.
C’est en 1776 qu’il se présenta comme volontaire devant le Congrès américain qui ne tarda pas à le nommer Ingénieur des Armées. Il se montra un fin stratège durant les batailles d’indépendance. En reconnaissance de son efficacité, il reçut la nationalité de citoyen américain. Se retrouvant propriétaire de terres aux Etats-Unis, il stipula à son ami Thomas Jefferson, au moment où il décida de revenir définitivement en Europe, que la vente de ses biens devrait servir à racheter la liberté d’esclaves noirs et à assurer leur éducation.
En France et en Suisse où il finira ses jours, le nom de Kosciuszko resta vénéré.
Il avait fait un premier séjour en France avant son combat américain. L’Assemblée législative décerna à ce fervent défenseur de la cause révolutionnaire la citoyenneté française à titre honorifique et une médaille en hommage à son combat en faveur de la liberté et de l’égalité.
Lorsqu’en 1796, il revint d’Amérique, il prit part à la formation des légions polonaises de l’Armée Napoléonienne (bien que Napoléon ne tardant pas à le décevoir; il laissa le commandement de ces légions au général Jean-Henri Dombrowski).
Après tous ces combats militaires, Kosciuszko s’installa dans la petite commune de La Genevraye près de Montigny-sur-Loing en Seine-et-Marne. Il y participa activement à la vie municipale, se faisant apprécier des habitants. En 1814, il protègera la population des exactions d’un corps de Russes et de Cosaques occupant la France après les défaites de Napoléon et qui mettaient les alentours à feu et à sang. L’intervention courageuse de Kosciuszko a eu pour effet de faire cesser les violences. En reconnaissance, cette commune lui rend hommage chaque année devant son monument.
Il termina ses jours à Soleure en Suisse. Cependant, sa dépouille a été ramenée solennellement au Wawel de Cracovie ; son coeur a été déposé dans une urne à Varsovie qui subit bien des vicissitudes lors des bombardements de la dernière guerre mais put être sauvée.
Outre son monument à Montigny-sur-Loing et de nombreux lieux commémoratifs aux USA et en Pologne, des monuments rappelant la vaillance de ce héros se trouvent à Belgrade, à Budapest et à Vilnius.

3. Au 19ème siècle : QUAND LES TROUPES POLONAISES S’ILLUSTRAIENT DANS L’ARMEE NAPOLEONIENNE

Napoléon et Józef Poniatowski à la bataille de Leipzig

Vous connaissez la petite histoire : La ravissante comtesse Maria Walewska qui rencontre un soir à Varsovie Napoléon-Bonaparte et le supplie de faire ressusciter la Pologne rayée de la carte. Napoléon, tombé amoureux de cette ardente patriote (dont il aura d’ailleurs un fils Alexandre Walewski), lui en fait la promesse ; il créera en effet un Duché de Varsovie qui hélas disparaîtra à nouveau après les défaites et la déchéance de Napoléon.
Ecartons-nous quelque peu de la version romantique pour nous intéresser aux évènements qui ont lié si durablement Napoléon et les Polonais.
Il est vrai que pour les Polonais, l’empereur français représentait le seul espoir de retrouver leur indépendance. Napoléon montrait de l’intérêt pour leur pays et, en échange, les Polonais lui ont apporté une aide militaire sans faille dans de nombreuses expéditions.
D’un bout à l’autre de l’Europe, les troupes polonaises incorporées à la Grande Armée se battirent fougueusement. Le combat de Napoléon leur semblait être le leur.
Rappelons au passage que de cette période militaire vient le fameux dicton dévoyé « saoul comme un Polonais », cliché qui a irrité des générations d’émigrés polonais en France. Au départ, l’expression – dans la bouche de Napoléon – n’avait pourtant rien de péjoratif :
A l’issue d’une bataille, les soldats de la Grande Armée – Français et Polonais mêlés – s’étaient accordé une soirée de libations. Le lendemain à l’aube ils durent néanmoins faire face aux assauts de l’ennemi. Napoléon voyant avec quelle fougue les troupes de Polonais s’élançaient au combat, s’exclama :
« – Ils ont un courage fou, ces Polonais »!
Ce à quoi son aide de camp jaloux rétorqua :
« – Mais non, Majesté, ils sont saoûls .
Alors l’empereur répondit cette phrase : « – Dans ce cas, j’aimerais bien que tous les Français soient saoûls comme des Polonais. »

(Voilà, chers lecteurs, si par hasard vous entendez le fameux cliché – qu’on entend d’ailleurs moins souvent – vous pouvez narrez la petite histoire de Napoléon).

Parmi les généraux polonais s’illustrait Josef Poniatowski, particulièrement estimé. Josef était le neveu du dernier roi Stanislas Poniatowski. Destiné dès son plus jeune âge à la carrière militaire, il s’illustra d’abord en se battant pour son oncle le roi, remportant des victoires contre les envahisseurs, jusqu’à ce que la nouvelle de l’abdication du roi sous la pression russe, le déstabilise ainsi que d’autres généraux comme Kosciuszko.
Il va bientôt se tourner vers Napoléon, participant vaillamment aux grandes campagnes de l’empereur. Remportant des batailles contre les occupants autrichiens, il permit à Napoléon de fonder le Duché de Varsovie dont il fut nommé ministre des Armées.
Lorsque commença la campagne de Russie, il remporta, aux côtés de Jérôme Bonaparte, les victoires de Smolensk et Borodino. Il fut nommé Maréchal de France par Napoléon. Après la déroute de la Berezina et le repli des troupes françaises, il participa encore à la campagne suivante, menant la bataille de Leipzig en 1813, où il fut grièvement blessé ; tombé dans la rivière Elster, il se noya.
Outre ces campagnes à l’est de l’Europe, rappelons que lors de la bataille de Samosierra en Espagne, les Polonais eurent un rôle déterminant pour la victoire. Cependant, comme le relatent les quelques phrases émouvantes d’un général polonais dans le roman de Zeromski « Popioly » (Cendres), certains Polonais, bien que fidèles à Napoléon, étaient assaillis de doutes :
« – Je te parle comme un soldat à un autre soldat ; la mort me serait plus douce.
-Pourquoi ? – Je ne peux pas supporter cette fonction. Je ne suis pas entré dans l’armée pour brûler vif des paysans espagnols, réduire à néant des villages avec les femmes et les enfants, mettre les villes à feu et à sang. Je te dis franchement qu’au fond de mon âme, je suis de leur côté. L’empereur fait la guerre en Autriche, séjourne à Paris, et moi pendant ce temps je dois agir contre ma conscience. Je me bats contre moi-même. Maintenant je ne peux plus !
? Vous voulez rentrer au pays, Capitaine ? – Oui… au pays… »

Néanmoins, c’est en allant jusqu’à Haïti sur ordre de Napoléon que les combattants ont vraiment commencé à douter du bien-fondé de leur action, si loin de la Pologne.
Il n’en demeure pas moins que la mémoire de Napoléon reste très respectée en Pologne. Ce n’est pas un hasard si l’hymne polonais a été créé au sein des légions polonaises de l’Armée napoléonienne. Tandis que les Polonais avaient traversé l’Europe et la Russie en combattant et payant un lourd tribut en vies humaines, la France était considérée comme un pays aux aspirations culturelles communes, correspondant à leur désir de servir et changer le monde.

4. QUAND LES INSURGES POLONAIS PARTICIPAIENT ACTIVEMENT AU PRINTEMPS DES PEUPLES

Le plus grand poète romantique polonais, Adam Mickiewicz, ne se consacra pas qu’à la littérature. Il fut tout autant un activiste politique, ardent défenseur de l’indépendance de la Pologne et prenant parti également pour les soulèvements dans divers pays durant le 19ème siècle, période appelée « printemps des peuples ».

Adam Mickiewicz était arrivé en France avec la « grande émigration », cet afflux d’exilés pour la plupart intellectuels, aristocrates, élite militaire, écrivains et artistes contraints de quitter la Pologne à la suite de l’échec de l’insurrection de 1831 contre l’occupant russe. (Après la mort du tsar Alexandre 1er, qui avait placé le royaume de Pologne sous l’autorité russe mais en se montrant bienveillant avec les Polonais, la situation avait changé sous la férule de son successeur, Nicolas 1er, dont la tyrannie avait entraîné l’insurrection, suivie d’une répression sanglante).
Ces émigrés furent accueillis chaleureusement par le peuple français qui se montrait sensible à leurs malheurs et saluait le courage des insurgés polonais dans la défense de la liberté.
Parmi ces arrivants qui mettaient leurs talents au service de la France tout en militant pour que la Pologne soit reconnue comme une entité indépendante, on trouve nombre de noms illustres : Les généraux Kniaziewicz, Chlopicki, l’historien Joachim Lelewel, les poètes Slowacki, Norwid, Krasinski, le jeune compositeur Frédéric Chopin, le prince Adam Czartoryski (ancien ministre du tsar Alexandre).
Et parmi ces réseaux, l’un des émigrés les plus actifs, Adam Mickiewicz qui se démena autant lors des cours qu’il dispensait au Collège de France que par ses magnifiques poèmes, auxquels vint s’ajouter son implication pratique, notamment en allant lui-même solliciter le soutien du pape pour la cause du « printemps des peuples », puis en formant des légions en Italie d’abord, et finalement à Istanbul où il mourra de maladie, lors de cette dernière action.
Pour lui, la nation était une entité composée d’individus solidaires des autres nations qui croient à l’existence d’un homme providentiel. Il lança au Collège de France où il enseignait, cette phrase devenue célèbre : « la Pologne devrait être le début d’un monde nouveau, autrement elle sera inutile ».
Cependant, les soubresauts de la nation polonaise en révolte secouaient l’Europe entière. Entre 1848 et 1850, l’espoir renaît avec le « printemps des peuples ». L’Allemagne étant occupée à son unification, la Prusse accorde l’autonomie à la Poznanie, région de Pologne qui jouxte son territoire. La Galicie au Sud de la Pologne, au gré de mouvements insurrectionnels contre l’occupant autrichien, finit par gagner son autonomie en 1860 ; les insurgés s’y retrouvent avec la devise « pour votre liberté et pour la nôtre » et leur révolution est de plus en plus marquée par la solidarité entre les nations et les peuples.
Le général La Fayette s’exclame en soutenant les émigrés : « Toute la France est polonaise ! » Le même La Fayette émet un projet qui permettrait de laisser les Polonais s’installer en toute liberté en France en leur accordant la nationalité française. A ses côtés, de grands noms se mobilisent : Victor Hugo, Emile Descamps, Gérard de Nerval.
Mais les romantiques disparaissent peu à peu…

A la phrase perfide du ministre Sébastiani après l’échec de l’insurrection en Pologne « l’ordre règne à Varsovie », répondent des manifestations étudiantes à Paris en faveur des insurgés polonais.
Les divergences deviennent spectaculaires entre le soutien populaire constant des Français envers le combat polonais et les gouvernements français de Casimir Périer puis de Thiers – soucieux de ménager leur nouvelle amie et partenaire économique, la Russie.
Si hélas la troisième insurrection générale de 1863 se termine par un échec, (le nouveau tsar Alexandre II se proclamant « le gendarme de l’Europe » comme son prédécesseur Nicolas 1er), la nouvelle émigration polonaise consécutive à ces évènements donnera l’occasion aux Polonais de s’illustrer encore une fois dans un combat français pour la liberté :

5. La COMMUNE de PARIS

Les Polonais – parmi d’autres étrangers venant prêter maint forte aux combattants communards, notamment des Italiens – sont accueillis comme des frères par les insurgés. Environ 500 Polonais participèrent à ce combat parisien.
Deux vaillants généraux polonais vont participer au combat : Le général Wroblewski – qui avait déjà combattu les troupes tsaristes à Varsovie en 1863 – s’illustra en prenant la tête de la défense de la Butte-aux-Cailles, commandant une compagnie essentiellement composée d’ouvriers. Ils réussirent à repousser les Versaillais à plusieurs reprises au cours de la semaine sanglante de mai 1871.
Après l’écrasement des communards par les forces de Thiers, Wroblewski part à Londres, pendant quelques années puis il séjourne en Suisse. En 1885, il revient en France, travaille à Paris au journal « l’Intransigeant », en maintenant ses contacts politiques et ses activités patriotiques. Il meurt le 5 août 1908. Lors de ses obsèques, des milliers de personnes, arborant l’églantine et la cocarde rouge, suivirent le convoi jusqu’au cimetière du Père Lachaise. De nombreuses organisations syndicales et ouvrières, des anonymes français ou polonais rendirent un dernier hommage au combattant de la liberté, fidèle à la devise : « pour la Liberté, la vôtre et la nôtre ».
L’autre général est Jaroslaw Dombrowski (ne le confondons pas avec l’autre Dombrowski ( Henri) évoqué auparavant qui conduisait les légions au sein de l’armée napoléonienne ; c’était bien avant la Commune). Jaroslaw Dombrowski, lui aussi ancien participant des insurrections polonaises, avait été déporté en Sibérie d’où il s’était évadé, il devint commandant des forces de la rive droite – secteur de Neuilly. Il mourut sur une barricade le 23 mai 1871. Selon les paroles de Vermorel, représentant du comité de salut public de la Commune, Dombrowski restera « un flambeau et un héros de la République ».

Après la Commune, et au début du 20ème siècle, les émigrations polonaises auront davantage des motivations économiques que politiques. A partir de 1920, de très nombreux polonais, quittant leur pays appauvri par les occupations et les guerres, viendront pour travailler – souvent péniblement – dans les mines de charbon en France ou dans les exploitations agricoles. Jusqu’à ce que la seconde guerre mondiale lie à nouveau le combat polonais au combat de toute l’Europe.

6. Au 20ème siècle : LA SECONDE GUERRE MONDIALE. RESISTANCE EN POLOGNE ET COMBATS AUX COTES DES ALLIES

Comme chacun le sait, c’est à Gdansk (Dantzig) que la seconde guerre mondiale a éclaté, le 1er septembre 1939, avec l’attaque de la Westerplatte par les Allemands et la défense héroïque de l’armée polonaise.
La Pologne, cible de destruction d’Hitler, est le pays d’Europe qui a le plus souffert, qui a été le plus détruit, par la folie nazie. Anéantis militairement dès 1939, les Polonais n’ont jamais capitulé. Une résistance farouche pour retrouver la liberté fut minutieusement organisée pendant toute la guerre à l’intérieur du pays, à tel point qu’on a pu la désigner sous le nom de « Armée clandestine ».
Nombreux sont ses membres qui mériteraient d’être cités. Particulièrement Jan KARSKI, ce résistant qui fut agent secret, emprisonné par les Russes puis torturé par les Allemands, il ne renonça pourtant à aucun moment. C’est lui qui fut chargé d’aller alerter le Président des USA, Roosevelt, sur les monstruosités commis par les nazis allemands, et notamment sur ce qui se passait dans les ghettos juifs et les camps d’extermination.

En dehors de cette résistance intérieure, hors de Pologne de nombreux militaires polonais combattaient sans relâche aux côtés des alliés de l’Occident, sur terre – sous le commandement des généraux Sikorski et Anders – comme dans les airs.
Les aviateurs s’illustrèrent particulièrement lors de la bataille d’Angleterre.
La célèbre « England’s battle » a eu lieu en 1940 dans les airs contre les forces allemandes, bataille à laquelle les aviateurs polonais s’illustrèrent par leur exceptionnelle efficacité. Ainsi, grâce aux alliés – et particulièrement aux Polonais – cette bataille d’Angleterre dans le ciel fut la première défaite des Allemands.

Les Polonais mirent au service des alliés des avions-chasseurs et des équipages très vaillants.

Une mention spéciale pour le pilote Antoni GLOWACKI. Le 24 septembre 1940, il a abattu 7 avions allemands en un seul jour. Il fut décoré de la Croix Virtuti Militari et de la médaille britannique « Distinguished Flying ».
Paroles du général de la Royal Air Force, Hugh Dowding : « Au cours d’un seul mois, les Polonais ont mis hors combat plus d’Allemands que n’importe laquelle des unités britanniques ».
Sur terre, la mémoire des combattants polonais est définitivement liée à l’épisode difficile de Monte Cassino, ouvrant la route des Alliés vers Rome.
C’est là qu’entre en scène notre adorable ourson Wojtek, vaillant soldat ayant participé à cette bataille.
Pour ceux qui n’auraient pas encore lu cette histoire véridique, (déjà relatée dans la rubrique « Emblèmes de la Pologne »), je ne résiste pas au désir de la rappeler :
Wojtek l’ours est né en 1941 dans la région d’Hamadam en Iran.
Des soldats polonais avaient acheté un ourson orphelin en Iran qu’ils prénommèrent Wojtek . C’était un ours brun de Syrie mais il ressemblait beaucoup aux ours de Pologne .
Lorsqu’il était petit, il dormait sous la tente avec les hommes; puis, il eut droit à son propre dortoir : une caisse de bois . Mais il ne l’utilisait pas souvent, préférant aller se blottir contre ses amis humains. Il devint la mascotte de toute la compagnie. Les hommes le gâtaient.

Lorsque l’Armée Anders dut s’embarquer pour l’Italie, Wojtek fut officiellement incorporé sur les registres du Corps et reçut son livret militaire et un matricule ce qui lui permit de suivre la troupe.
Petit, il s’était habitué à voyager à côté du chauffeur dans les véhicules et il garda cette habitude.
Wojtek a servi dans la 22ème Compagnie de ravitaillement de l’artillerie du 2ème Corps dont il est devenu l’emblème.
Ce n’était pas seulement une mascotte : En vaillant soldat, il portait les munitions jusqu’en première ligne, notamment durant la bataille de Monte Cassino en Italie.
Quelques mots au passage au sujet des performances des troupes polonaises lors des combats terribles de Monte-Cassino : Au mois de juillet 1943, 50.000 soldats sous les ordres du général Wladyslaw Anders, commandité par le général américain Eisenhower participent au débarquement en Sicile et à la campagne d’Italie. La progression des Alliés est arrêtée au pied du Monte Cassino, occasionnant une bataille parmi les plus dures de toute la campagne d’Europe.
Après deux mois d’assauts infructueux, les soldats polonais parviennent – au prix d’énormes sacrifices – à hisser leur drapeau sur les ruines du monastère du Monte Cassino. Comme à Cracovie, un clairon fait retentir le « Hejnal » cracovien. Cette victoire chèrement acquise a ouvert la route vers Rome. Le nombre de morts et disparus polonais s’élève autour d’un millier. Les blessés à environ trois mille.
Alors, notre petit ours était fort courageux lui aussi. Il prenait bien des risques.

Pauvre vaillant ourson ! Il ne se doutait pas – pas plus que ses compagnons à deux pattes – que tout cet héroïque combat allait aboutir, une fois la guerre finie, à la pire trahison : L’accord de Yalta, qui plaça, très officiellement, la Pologne sous la férule de la Russie (des soviets après celle des tsars), sacrifiant encore le destin d’une génération de Polonais… jusqu’à ce que, enfin…

7. Au 20ème siècle : SOLIDARNOSC

S’il faut une conclusion à ce résumé, le seul mot de « Solidarnosc » pourrait suffire…
« Solidarnosc » (Solidarité), ce mouvement qui à aucun moment n’a utilisé les armes et la violence et qui pourtant a réussi à changer la face de l’Europe à l’aube du 21ème siècle.
Lorsqu’en 1989, l’Europe de l’Est a retrouvé son entière liberté, mettant fin à des décennies d’hégémonie russo-soviétique, quand tomba le rideau de fer et s’écroula le mur de Berlin, n’était-ce pas la conséquence des combats persévérants et pacifiques menés depuis 1980 par ce premier syndicat libre en pays communiste, combat où s’illustra Lech Walesa, le modeste électricien des chantiers navals devenu leader, et bien d’autres autour de lui, ouvriers anonymes, intellectuels comme Jacek Kuron et Gieremek, ou soutiens illustres comme Jean-Paul II ? (il paraît que certains en doutent encore).

« SOLIDARITE », cet épisode fait resurgir dans nos mémoires un magnifique élan qui d’un bout à l’autre de l’Europe et particulièrement en France, poussait les gens de tous bords à exprimer leur sympathie et leur soutien, à envoyer des dons, des paquets par centaines vers ceux qui combattaient encore une fois en Pologne pour leur liberté et celle des autres ; vous souvenez-vous ?
Oui, il nous reste ce beau souvenir-là en mémoire, bien plus important que les quelques réflexions désobligeantes entendues en 2004 lors de l’entrée officielle de la Pologne dans l’Europe et qui faisaient suite aux propos stigmatisants « le plombier polonais ».
Très certainement, ces quelques clichés déplaisants envers les Polonais sont dûs à l’ignorance bien plus qu’à une quelconque polonophobie. Aussi, si un petit rappel de l’histoire pouvait contribuer à faire disparaître des stéréotypes stupides…

Bien sûr, les temps ont bien changé depuis le 17ème siècle où le roi Sobieski était proclamé « Sauveur de l’Europe » parce qu’il avait arrêté l’invasion turque. Les ennemis de jadis sont devenus les amis d’aujourd’hui et on s’en réjouit.

D’ailleurs déjà au 19ème siècle, le saviez-vous, les Turcs furent de fidèle soutiens à la cause polonaise et, comme ils aiment à le rappeler, la Turquie fut le seul pays du monde à ne pas reconnaître le partage en 1795 (aussi honteux que, plus tard, l’accord de Yalta) par ses trois voisins qui rayèrent la Pologne de la carte jusqu’en 1918.

En outre, savez-vous qu’il existe en Turquie, à une vingtaine de kilomètres d’Istanbul, une « petite Pologne » : Un village nommé « Adampol » (ou « Polonezkoï » en turc) en l’honneur d’un illustre Polonais ?
Je vous attendais au tournant, chers lecteurs, vous avez tout de suite pensé que c’était en l’honneur du grand poète Adam Mickiewicz qui, comme rappelé plus haut, est mort à Istanbul où un monument lui a été érigé. Eh bien non, cela concerne l’autre Adam, le prince Adam Czartoryski qui fut le ministre et l’ami du tsar Alexandre 1er avant de devoir s’exiler à son tour en 1931 après l’insurrection contre le tsar suivant. Le prince Czartoryski, qui s’installa à Paris, à l’hôtel Lambert où il accueillera nombre d’artistes comme Chopin et Mickiewicz, avait eu l’idée de fonder un endroit en Turquie pour les émigrés polonais. (un « petit coin de paradis »). Plusieurs familles polonaises s’y installèrent. Et de nos jours, il en subsiste encore, avec leurs traditions ancestrales et leur langue ! Nous aurons l’occasion d’en reparler prochainement.
En attendant, ce rappel de l’histoire polono-européenne est déjà bien assez long ; il y aurait tant à raconter.
L’Europe unie, n’est-ce pas d’une certaine façon la concrétisation des rêves des illustres héros polonais qui au cours des siècles, étaient prêts à donner leur vie pour l’Europe, sans hésiter…

Pour conclure, voici de bien belles paroles prononcées par Charles de Gaulle lors de sa visite officielle à Varsovie le 11 septembre 1967 (rappelons brièvement que De Gaulle eut des relations particulièrement étroites avec la Pologne au cours de sa vie ; il participa en 1920 à la guerre polono-soviétique en tant qu’officier, aidant les Polonais à repousser les bolcheviks ; plus tard, en 1940, il trouva un allié naturel en la personne du général Sikorski) :
 » Polonais, Français, nous nous ressemblons tant et tant !
C’est vrai pour l’économie, la culture, la science. C’est vrai aussi pour la politique.
De siècle en siècle, il n’arriva jamais que nos deux peuples se soient combattus« .

HERMINE

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