KRYNICA et ses deux artistes : NIKIFOR et KIEPURA

Il y a en Pologne deux stations de montagne réputées qui continuent d’attirer toujours les  vacanciers: Zakopane et Krynica.

Nous ne nous attarderons pas dans cet article sur la première de ces stations que nous avions déjà un peu évoquée à l’occasion d’autres articles (voir notamment la page  « Tourisme de Cracovie et ses environs). Est-il d’ailleurs besoin de présenter Zakopane ? Sa proximité avec Cracovie, ses paysages spectaculaires des Hautes-Tatras, ses pistes de ski, son architecture pittoresque, ses « gorale » avec leur folklore coloré en ont fait depuis fort longtemps un lieu très touristique. Les personnages historiques qui y ont séjourné dans l’entre-deux-guerres – artistes-peintres, musiciens ou écrivains d’avant-garde comme Witkiewicz, Gombrowicz, Szymanowski – puis, plus récemment, Jean-Paul II, pape sportif familier des pistes de ski ou des randonnées autour de Zakopane, en ont fait un endroit mythique.

C’est à Krynica que nous allons nous attarder un instant. C’est une station de ski, mais aussi une petite ville thermale qui a eu son heure de gloire à la Belle Epoque. Elle est située également dans la chaîne des Carpates, plus à l’Est que Zakopane, dans le massif des Beskides. Les sommets des Beskides sont nettement moins hauts que les Tatry, néanmoins, le lieu présente de fort beaux paysages.

Krynica doit son succès aux sources thermales pourvues de remarquables vertus curatives.

La source d’eau minérale au débit extrêmement fort, était connue depuis longtemps, le nom de Krynica lui-même signifiant « source » ou « fontaine ». Ce nom est mentionné dans des documents du 16ème siècle. Cependant, les scientifiques ont pour la première fois analysé la composition chimique des eaux de l’endroit au 18ème siècle ; une commission d’experts a élaboré un programme de développement de Krynica à partir de 1807 et à partir de ce moment, le bourg a connu un essor continu. De ce temps date le plus ancien monument de la station thermale, un pavillon en bois actuellement dans le parc Slowinski.

Cependant, au temps des Habsbourg qui avaient occupé la Galicie après la période des partages de la Pologne, la station curative tomba en ruines et faillit être abandonnée.  Heureusement, un savant, le professeur Jozef Dietl, redonna la vie à Krynica peu après 1850,  l’amenant à un épanouissement exceptionnel à l’aube de la première guerre mondiale. La localité porte jusqu’à aujourd’hui l’empreinte vivante de cette prospérité voulue par Dietl, sous forme de nombreux bâtiments datant de l’époque 1860 – 1915. Leur architecture rappelle certes le style en vogue dans toute l’Europe dans les villes de cure, mais présente des variantes spécifiques, ainsi les Vieux-Bains (Stare Lazienki) de 1866, la chapelle en bois « na Dietlowce ». L’ambiance de l’époque est également transmise par l’abondante iconographie – lithographies et gravures sur bois qui illustraient dans les hebdomadaires d’alors les descriptions des charmes de cette station.

De nombreux artistes ont aimé y séjourner : Aleksander Fredo, Maria Konopnicka, Jan Matejko, Wyspianski, Gierymski,  les écrivains Wincenty Pol, Blizinski, le prix Nobel Ladislas Reymont et bien d’autres.  Ainsi, en l’honneur du romancier Jozef-Ignacy Kraszewski, cet historien vivant au 19ème siècle qui s’était spécialisé dans l’histoire du 18ème siècle et qui avait pour spécificité de raconter les évènements avec beaucoup d’humour (voir la rubrique « Littérature polonaise »), un banc en pierre surmonté  de son buste a été placé à l’endroit où il aimait le plus s’asseoir pour contempler les montagnes alentour.

Quant aux créations théâtrales, elles ne manquèrent pas ici : L’éblouissante actrice Helena Modrzejewska en personne y venait apporter son talent, avant de faire la conquête du public des Etats-Unis.

L’entre-deux-guerres  fut également une période dynamique. Les curistes devinrent beaucoup plus nombreux, ce qui nécessita un agrandissement urgent ; de nouvelles installations thermales furent aménagées : les Nouveaux Bains (Nowe Lazienki) et la petite buvette des sources nommées « Jan » et « Jozef ». La ligne de chemin de fer fut prolongée jusqu’à Krynica et la construction du téléférique relia la station thermale au sommet de la Gora Parkowa. En juillet 1937, par exemple,  la reine Juliana de Hollande séjourna à Krynica où l’on  soigne toutes sortes d’affections de l’appareil digestif, les ulcères gastriques, et aussi les goîtres, les troubles nerveux, la sclérose, le diabète…Les bains de boue sont recommandés dans les affections rhumatismales.

Cependant, deux artistes sont particulièrement liés avec Krynica.

Le premier est un peintre local, Nikifor (1895-1968), aussi appelé « Nikifor Krynicki ». Cet artiste naïf était muet, très pauvre. Il est devenu après sa mort une légende de Krynica et en même temps un produit de ce terroir devenu le rendez-vous de l’élite intellectuelle du pays. Les tableaux de Nikifor ont trouvé place dans les musées et collections du monde entier.

Pendant des années,  les curistes pouvaient voir la silhouette frêle de Nikifor se faufiler avec son chevalet pour venir s’asseoir sur un mur bas et peindre des scènes nées dans son imagination où les saints ruthènes voyageaient sur d’étranges barques. Mais c’étaient surtout ces églises pittoresques en bois surmontées de coupoles que Nikifor se plaisait à représenter sur ses tableaux. En effet, Nikifor était d’origine Lemkovienne.

Les Lemkoviens sont une peuplade pastorale venue des Balkans, immigrée dans les Beskides aux 16ème et 17ème siècles. Cette population catholique de rite grec a apporté une contribution originale à la culture de la région, alliant harmonieusement la tradition de l’art byzantin qu’elle avait apportée à l’inspiration latine trouvée sur place. On trouve encore une vingtaine de ces églises en bois, fort pittoresques, qui se sont conservées dans les villages aux environs immédiats de Krynica. La plus belle est celle de Powroznik près de Muszyna, datant du 17ème siècle. On peut y voir des icônes primitives.

On sait peu de choses de la vie privée de Nikifor. Il a vécu dans une extrême pauvreté à Krinyca la plus grande partie de sa vie. Illettré, il fut d’abord considéré comme handicapé mental, ne pouvant émettre que des sons inarticulés, jusqu’à ce qu’il fut découvert qu’en fait sa langue était attachée à son palais.

C’est en 1930 que le monde découvrit le talent de Nikifor, ses tableaux retenant l’attention du groupe des peintres-kapistes, dont faisait partie Jozef Pankiewicz. Quelques-uns de ses tableaux furent même envoyés à Paris. Mais la période de guerre empêcha que le destin de Nikifor soit réellement changé par la notoriété. Ce n’est qu’en 1960 que le peintre Marian Wlosinski, séjournant à Krynica, s’intéressa très sérieusement à l’œuvre de Nikifor, l’aidant dans sa vie quotidienne et se dévouant à la promotion de ses tableaux qui furent exposés dans les plus importantes galeries d’art de Pologne. Une exposition à Varsovie obtint un énorme succès. Après la mort de Nikifor, la plupart de ses œuvres furent préservées par Wlosinski qui en fit don à divers musées. La plus importante collection se trouve au Musée Régional de Nowy Sacz et dans le musée Nikifor de Krynica.

Musée Nikifor à Krynica
A noter qu’un film intitulé “Mon Nikifor”, qui retrace les dernières années de l’artiste, a été tourné en 2004 par Krzysztof Krauze.

Le nom réel de Nikifor a fait l’objet d’une controverse, le peintre n’ayant aucun parent connu, aucun document d’identité. L’administration, en 1962 avait régularisé son identité en lui conférant le nom de Nikifor Krynicki, car c’est sous ce nom qu’il avait été connu. Cependant, cet acte a été annulé par la justice en 2003, sur la demande de l’Association lemkowienne de Pologne qui a présenté des documents indiquant que Nikifor avait pour mère Eudokia Drowniak, une Lemkowienne, et qu’il avait été baptisé Epifaniusz Drowniak. Sur sa tombe au cimetière de Krynica, on peut lire ainsi deux noms : Nikifor Krynicki (en alphabet latin) et Epifaniy Drovnyak (en lettres cyrilliques).

Il reste ses émouvants tableaux de «cerkiew ».

Krynica garde la trace d’un second artiste, avec une villa appelée « Patria »qui fut bâtie par la volonté du célèbre ténor Jan Kiepura. Ce chanteur que les nouvelles générations ne connaissent plus du tout eut pourtant un succès retentissant jusqu’aux Etats-Unis où il tourna des films.
Jan Kiepura est né en 1902 à Sosnowiec.  Sa voix éclatante, à l’aigu impressionnant, trouva place avec un égal bonheur dans l’opéra, l’opérette et la comédie musicale. Tout jeune, il débuta dans « Faust » en 1924, après avoir étudié au Conversatoire de Varsovie. Très vite, les opéras de Vienne, de Hambourg, de Berlin et de Mantoue lui ouvrirent leur scène . Il accèda au Royal Opéra de Londres en 1927,  au palais Garnier de Paris et à La Scala de Milan en 1928. Commencent ensuite des tournées américaines à Buenos-Aires, Sao-Paulo, puis aux USA à Chicago et au Métropolitan de New-York en 1938. Il s’illustra dans les rôles de ténor des répertoires italiens dans « Rigoletto », « La Travatia », « Tosca », « Turandot », Manon », « Carmen », « La Bohême ».

Jan Kiepura (1902-66)
En outre, son physique avantageux lui permit d’entamer à partir de 1931, parallèlement à sa carrière à l’opéra, une spectaculaire carrière cinématographique qui lui valut une immense popularité par des films comme  « La ville chantante », « La chanson d’une nuit » d’Anatol Litvak en 1932. C’est en tournant « Mon cœur t’appelle » en 1934 qu’il rencontra la soprano Martha Eggerth qu’il épousa en 1936. Si ces films ne sont pas des chefs-d’œuvre cinématographiques, le public y courait cependant pour entendre la voix de Kiepura.

Entre ses tournées mondiales, il séjournait à Krynica où il a construit un palace « Patria » devenu sanatorium et pension après la guerre.

En 1939, après l’invasion de la Pologne par Hitler, il quitta momentanément la scène pour s’engager comme volontaire dans l’armée polonaise en France. Après-guerre, il tournera encore dans « Valse brillante » en 1948 et « le pays du sourire » en 1952. Naturalisé américain en 1946, ce grand ténor est mort à Harrisson en 1966.
Krynica, comme souvent les lieux de thermalisme réputés, a donc une histoire et une âme. Outre la nature qui l’entoure, la petite ville elle-même ne manque pas de charme. Si elle se déclinait plutôt dans les gris pendant la période communiste, ses façades aujourd’hui sont une symphonie de couleurs pastel.

Chers lecteurs, l’automne approche. C’est peut-être la meilleure saison pour découvrir Krynica et y « prendre les eaux » comme on disait à la Belle Epoque. A la fin d’une séance consacrée à goûter aux bienfaits de la remise en forme dans les établissements thermaux, vous pourrez marcher longuement sur les sentiers des collines. Pour finir la journée, assis dans la verdure des hauteurs qui dominent Krynica, vous pouvez contempler le soleil couchant sur celle qui fut appelée « Perle des stations climatiques polonaises», et sur les coupoles de ces petites églises ruthènes en bois que Nikifor a su si bien représenter. A mesure que l’obscurité descend, les ombres deviennent mystérieuses, le passé ressurgit doucement. Est-ce l’effet de votre imagination ? Sur le sentier qui descend, une silhouette frêle trottine, portant un chevalet.

Les silhouettes que vous distinguez encore d’en haut semblent figées comme sur les cartes postales, où l’on voit des hommes à chapeau noir se courbant en deux pour baiser galamment la main d’élégantes dames vêtues de longues robes. Tout ce beau monde semble attendre quelque chose. Comme vous, ils attendent que la voix suave de Jan Kiepura monte au-dessus de la ville et se répande sur les monts et les vallées, chantant un air d’opéra ou d’opérette.

« Si je pense à toi le jour, la nuit,

Si ta chère image me poursuit,

Si je suis fou d’amour pour toi,

Ninon, sais-tu pourquoi ?

C’est que nulle femme ne pourrait

Avoir à la fois tous tes attraits,

Ta voix, ta grâce et tes cheveux,

Tes lèvres et tes beaux yeux. »

Nostalgie d’une époque révolue ? Tableau d’un monde disparu à jamais ? Peut-être pas tout à fait. Krynica pourrait bien redevenir un jour cette station à la mode qu’elle fut naguère.

La station, qui ne vit pas uniquement sur son passé, a pris soin récemment de moderniser tant ses équipements de sports d’hiver que ses installations thermales.

HERMINE

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