Fantasy et science-fiction dans la littérature polonaise

SAPKOWSKI : « Le sorceleur » et « Le sang des Elfes »

Pour les jeunes, souvent amateurs de littérature Fantasy, nous présentons un écrivain polonais qui s’est spécialisé dans ce genre : Andrzej SAPKOWSKI.
Si son nom n’éveille peut-être pas tout de suite un déclic, le titre de ses œuvres vous parlera sans doute : Le Sorceleur, cela ne vous dit rien ?
Il s’agit bien du cycle composé de plusieurs nouvelles qui mettent en scène un étrange personnage, Geralt de Riv, devenu habile tueur à gages, grâce à la magie et à un long entraînement. Cependant, il tue surtout les êtres effrayants : monstres, ogres, vampires, goules, striges qui pullulent et dont la population le supplie de les débarrasser.
Le héros évolue dans un monde ambigu, sans complaisance, cynique mais aussi fait de courage. Ses aventures sont inspirées, entre autres, de la mythologie slave et de l’histoire polonaise.

L’auteur, Andrzej SAPKOWSKI est né le 21 juin 1948 à Lodz. Rien ne semblait le destiner à cette voie littéraire. Il avait étudié l’économie et avait travaillé dans la vente. Sa première nouvelle composant le cycle du Sorceleur fut publiée dans le magazine de littérature fantastique polonais « Fantastyka » dès 1986 et reçut aussitôt un énorme succès de la part des critiques puis du public.

Ces récits d’aventures sont devenus des best-seller mondiaux. Les œuvres de Sapkowski sont traduites en anglais, français, espagnol, russe, allemand, lituanien, slovaque, portugais. Et les distinctions littéraires s’accumulent ! En 1997, Sapkowski a remporté le prestigieux prix Polityka Passport, remis annuellement aux artistes ayant de fortes perspectives de succès international. L’auteur a gagné cinq fois le prix Zajdel, trois fois pour les nouvelles « Mniejsze zlo » (le moindre mal) en 1990, « Miecz przeznaczenia » (L’épée du destin) en 1992, « W leju po bombie » (dans un cratère de bombe) en 1993. Une mention spéciale pour « Le sang des Elfes » (Krew Elfow) en 1994, ce livre remarquable lui ayant valu le David Gemmell Legend Award, le consacrant ainsi « Meilleur roman de Fantasy » en 2009.

A noter que l’éditeur de jeux polonais CD Projekt a réalisé un jeu de rôle PC, basé sur l’univers du Sorceleur, jeu appelé « The Witcher » sorti en octobre 2007 en Europe.

Pour les non-initiés qui auraient tendance à confondre la littérature dite « fantastique » avec la « fantasy », voici quelques tentatives de différenciation des deux genres.
La littérature fantastique introduit dans le récit des éléments irrationnels. Ainsi des écrivains traditionnels connus pour leur écriture réaliste ont aussi écrit des récits fantastiques, tels Maupassant, Mérimée, Balzac, etc…. La littérature « fantasy » va plus loin que le fantastique dans le domaine de l’imagination, en parsemant de quantité de détails très concrets des récits dont les héros – humains ou mutants – doivent combattre des êtres purement imaginaires, souvent monstres terrifiants.
Certains voyant dans le genre « fantasy » une version modernisée du conte de fées et des récits légendaires antiques, j’ai choisi un passage du « Sorceleur » contenu dans sa première nouvelle intitulée « Le dernier vœu ». Au-delà de l’évidente parodie d’un conte bien connu, il vous rappellera peut-être aussi quelque conte slave de votre enfance, bien que le livre mette en scène beaucoup d’êtres monstrueux inédits.

« Stregobor soupira, leva les yeux vers le ciel où l’arc en-ciel continuait à miroiter de toutes ses couleurs pittoresques.
J’étais pour qu’on l’isole simplement, mais la princesse en a décidé autrement. Elle a expédié la petite dans la forêt avec un sbire à sa solde, un soudard, que nous avons ensuite retrouvé dans les broussailles. Il n’avait plus son pantalon. Il nous a donc été facile de reconstituer le déroulement des évènements. Elle lui avait enfoncé l’épingle de sa broche dans le cerveau par l’oreille, pendant que l’homme avait l’esprit occupé à tout autre chose. Nous avons organisé une battue mais on a perdu la trace de la petite. Pour ma part, j’ai dû quitter Creyden en toute hâte car Fredefalk commençait à avoir des soupçons. Quatre années se sont écoulées sans que j’aie de nouvelles d’Aridea. Elle avait retrouvé la piste de la petite, qui vivait à Mahakam avec sept gnomes qu’elle avait convaincus qu’il était plus rentable de dévaliser les marchands sur les routes que de s’encrasser les poumons dans une mine. On l’appelait communément la Pie-Grièche parce qu’elle aimait empaler vives ses victimes sur des pieux taillés en pointe.
Pendant ce temps, elle semait la terreur dans tout Mahakam avec ses gnomes. Sauf qu’un jour, ils se sont querellés pour je ne sais trop quel motif, le partage d’un butin ou leur tour dans son lit selon les jours de la semaine. Toujours est-il qu’ils se sont entre-égorgés. Aucun des sept gnomes n’a survécu à cette dispute au couteau. La Pie-grièche était la seule survivante. La seule. J’étais déjà dans la région à l’époque. Nous nous sommes retrouvés face à face : elle m’a reconnu sur-le-champ et a compris le rôle que j’avais joué à Creyden, je t’assure, Geralt ! A peine ai-je eu le temps de prononcer une formule magique que cette chatte sauvage m’a sauté dessus avec son glaive. Je l’ai expédiée dans un beau bloc de cristal de roche de six coudées sur neuf. Une fois qu’elle a été en léthargie, j’ai jeté le bloc dans la mine des nains, et j’ai comblé le puits.
– Tu as salopé le boulot, commenta Geralt. On aurait pu la désenvoûter. Tu ne pouvais pas la brûler pour en faire du mâchefer ? Vous connaissez tellement de malédictions sympathiques ?
– Pas moi. Ce n’est pas ma spécialité. Mais tu as raison, j’ai salopé le boulot. Un imbécile de prince héritier l’a trouvée et a dépensé une fortune en contre-malédictions. Il l’a désenvoûtée et ramenée triomphalement chez lui, dans un royaume reculé, à l’Est. Son père, un vieux brigand, a fait preuve de plus de bon sens. Il a administré une correction à son fils et a décidé de faire cracher à la Pie-grièche des informations sur les trésors qu’elle avait pillés avec ses gnomes et ingénieusement cachés. L’erreur du père a été de se faire assister de son fils ainé lorsqu’elle a été allongée nue sur le banc du bourreau. Dès le lendemain, le fils aîné en question, déjà orphelin et privé de ses frères et sœurs, régnait sur cette principauté, et la Pie-grièche est devenue sa première favorite. Elle n’est pas restée longtemps sa favorite. Jusqu’à la première révolution de palais, pour employer un terme bien pompeux parce que ce palais-là faisait plutôt penser à une étable. …… »

Voila un petit aperçu de cet univers ni tendre ni mièvre. Si la suite des aventures du Sorceleur vous intéresse, les œuvres de Sapkowski sont en vente – en français ou en polonais à votre choix –  à la Librairie Polonaise du Boulevard Saint-Germain à Paris.
Bonne lecture à vous, amateurs d’aventures fabuleuses !

Henryk Kurta : « Le jour du Géant Rouge »

Puisque nous sommes dans la littérature polonaise contemporaine, voici un aperçu d’une autre branche de la fiction moderne, différente de la « fantasy » : la science-fiction.

Si son plus célèbre représentant polonais est sans doute Stanislas LEM (que nous avons déjà présenté dans « Littérature polonaise », avec son fameux roman « Solaris »), il y en a d’autres qui ont excellé dans le genre.
Un best-seller de science-fiction (publié au Fleuve Noir) a été écrit par Henryk Kurta : « Le jour du Géant Rouge ». Ce récit offre au lecteur une part de réflexion politico-philosophique, liée aux circonstances où il fut écrit. C’était en effet au début des années 1980, période fertile en évènements en Pologne – les débuts des luttes de Solidarnosc, l’état de siège qui suivit, et puis la valse-hésitation entre censure et ouverture qui a caractérisé cette période particulière. Le livre échappa à la censure : publié au printemps 1982, il fut tiré à cent mille exemplaires et se trouva en librairie, malgré les critiques sous-jacentes concernant le régime politique de l’époque.
En voici deux petits extraits qui mettent en scène deux robots que l’on a dotés de la pensée :
« Aucun des programmateurs n’avait jugé utile de les informer que depuis fort longtemps le Conseil suprême s’était penché sur l’évolution de la Planète. Cela avait commencé à une époque où la série de machines à laquelle Nol appartenait n’avait pas encore été conçue. L’intérêt que l’on portait à la Planète découlait du fait qu’elle faisait partie d’un système stellaire qui paraissait similaire à celui que dirigeait le Conseil suprême. On pouvait s’imaginer que la connaissance du passé et de l’évolution de la Planète, la seule à être habitée dans son système, pouvait être utile au Conseil suprême et cela pour plusieurs raisons. D’une part, les connaissances acquises auraient pu servir les historiens ainsi que les futurologues, d’autre part – et cela était plus essentiel – la Planète aurait pu devenir dans l’avenir le but d’un mouvement migrateur des êtres se trouvant sous la protection du Conseil suprême. Le Cerveau avait en effet calculé que le temps approchait où le noyau de leur système allait se transformer en Noyau Rouge, ce qui signifiait logiquement la fin de tout essor biologique de tout leur système ainsi que de son plus proche voisinage. Le temps était donc venu de se mettre à la recherche immédiate d’un nouvel univers aux paramètres similaires. C’est ainsi que la Planète attira l’attention. »

J’ai cru bon de rajouter un deuxième paragraphe dans lequel les deux humains que les robots sont chargés de surveiller secrètement, discutent :

«  Notre vieux professeur a constaté que le long d’une des rivières de cette île vivaient depuis longtemps des hordes de singes appartenant tous à la même race. Rien ne les différenciait ; jusqu’au jour où certains groupes commencèrent à laver les fruits avant de les manger. Notre professeur put se rendre compte que ceux qui continuaient à consommer leurs fruits sans
les laver observaient les autres non sans étonnement. Mais rien de plus. Il en était de même chez les amateurs d’hygiène qui montraient visiblement leur surprise de voir les autres singes manger des fruits sans les laver.
–    Et cela se termina au bout du compte par une bagarre ? l’interrompit le plus jeune.
–    Justement pas. Les singes semblaient avoir accepté le fait que certains d’entre eux pouvaient laver les fruits, tandis que les autres continuaient à les manger tout poussiéreux qu’ils étaient.
Le professeur affirme que la raison pour laquelle les singes qui lavaient les fruits n’ont pas déclaré la guerre aux autres, et que ces derniers n’ont pas non plus adopté une attitude hostile, découle tout simplement du fait qu’aucun de deux groupes en présence n’a cherche à convaincre l’autre de la justesse de son comportement. Il pense, et je suis prêt à adhérer à sa conception que si les singes avaient su parler, ils auraient cherché à se convaincre mutuellement. Et comme ultime argument, ils auraient employé la force physique en se battant à mains nues, ne disposant pas d’autres armes.
–    Il y a probablement beaucoup de vrai dans ce que tu viens de dire, Antonius, mais ce n’est tout de même qu’une simple hypothèse.
–    Sans doute, mais j’attire ton attention sur le fait que dans notre histoire presque toutes les guerres ont commencé par des mots. Et dans certaines, il ne s’agissait que de les imposer à d’autres, ajouta Antonius après un moment de réflexion. »

Ce type de remarques philosophiques dans un roman de science-fiction est tout à fait classique et témoigne du fait que la littérature polonaise s’inscrit parfaitement dans la tradition d’un genre inauguré par Orwell, par exemple.

Il y a quelques mois, je suis tombée par hasard sur Internet sur un article qui – outre qu’il affirmait que la Pologne ne possédait et n’avait jamais eu de peintres dignes de rivaliser avec les peintres occidentaux – assurait qu’elle n’avait pareillement jamais produit de philosophes. Et l’auteur de l’article de s’ingénier à donner des détails, supposés montrer le néant polonais, comparativement aux admirables philosophes allemands notamment, en faisant une véritable dissertation de plusieurs pages ! On est en droit de se demander quel est le statut de pareilles affirmations, pour le moins fausses aux yeux de spécialistes du domaine qui, de surcroît, maîtrisent la langue polonaise. Car, certes, les philosophes polonais n’ont jamais bénéficié de vraie notoriété pour des raisons liées à l’histoire politique de la Pologne à partir de la fin du 18ème siècle. Mais cela n’a pas empêché l’école polonaise de logique du 20ème siècle d’être très prisée sur le plan international.
Quoi qu’il en soit de la philosophie pure, les écrivains polonais  furent souvent en même temps poètes et philosophes, ce dont témoignent Kochanowski, Staszic ou Zbigniew Herbert. Dans un autre domaine d’activités, on peut évoquer l’exemple du roi Stanislas Leszczynski, exilé de Pologne et devenu Duc de Lorraine. N’avait-il pas été surnommé par ses sujets lorrains « le roi bienfaisant » ou « le roi-philosophe » ? En plus de ses actions concrètes pour le bien de la Lorraine, il avait en effet écrit des traités de philosophie…

Mais voilà que mon esprit divague : de la science-fiction, en arriver au Duc de Lorraine ! Ce bon-vivant n’avait pourtant rien d’un extra-terrestre. Je vous laisse donc, chers lecteurs, avec les extra-terrestres et les créatures fabuleuses de Henryk Kurta et d’Andrzej Sapkowski. Profitez du fait que ces écrivains-là sont traduits en Français.

HERMINE

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Catégories : 4 - Littérature | Un commentaire

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Une réflexion sur “Fantasy et science-fiction dans la littérature polonaise

  1. effectivement, d’ailleurs, la traductrice française du  » sorcelleur  » a été là tellement talentueuse
    qu’elle a était reprise dans l’adaptation en jeu vidéo ! autre domaine où excellent les polonais !

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